8. Les Epîtres de Pierre

   

        I Pi 1,22 : « Ayant purifiés vos âmes par l'obéissance à la vérité, jusqu'à l'amitié fraternelle sans hypocrisie, d'un cœur pur aimez-vous les uns les autres avec empressement. »

      II Pi 1,: « [joignez]... à la piété l'amitié fraternelle, à l'amitié fraternelle l'amour. »



        L'obéissance à la vérité, c'est-à-dire une écoute conséquente de la Parole, permet d'établir avec autrui, à commencer avec ses frères en la foi, des relations authentiques qu'il convient ensuite de cultiver par l'agapè. La même distinction apparaît dans la deuxième épître pourtant rédigée par un autre auteur. Sans doute retrouvons-nous ici la nuance soulevée dans l'évangile de Jean[1] entre filein et ἀgapein. Le v.14 laisse entendre que cette obéissance nouvelle libère des passions anciennes que l'homme subit par ignorance, en reproduisant sans réfléchir « la vaine conduite héritée de vos pères »(v.18). Où l'on voit aussi les limites à apporter à une interprétation trop large de l'injonction de 2,17 : « Honorez tout le monde, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi. » Devenir ‘saint' entraîne l'idée d'une révision générale des priorités, des options que l'on fait siennes, de prendre acte des désaccords surgis du changement et plus particulièrement chez Pierre, par le rejet de tout ce qui peut envenimer la relation. En quoi nous retrouvons le souci premier de Paul, lequel disait aussi que désormais toutes choses devenaient nouvelles en Christ[2]. En 2,1, l'auteur précise en quelque sorte l'état d'esprit qui préside à une relation correcte établie dans un contexte d'agapè : « Rejetez donc toute malice et toute fourberie, hypocrisies, jalousies et toute sorte de médisances. »

        Car le contexte est toujours défini par un impératif précis clairement exprimé en 3,15 : être prêt à tout moment à rendre compte de l'espérance qui est en nous. Et Pierre, à son tour, marque une profonde préoccupation de crédibilité au témoignage rendu. « Ayez au milieu des nations une belle conduite afin que, sur le point même où ils vous calomnient comme malfaiteurs, la vue de vos bonnes oeuvres les amène à glorifier Dieu... » (2,12) Cette constante induit un projet qui s'appuie sur la constitution d'un édifice spirituel dont la pierre angulaire est Jésus Christ, « pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu » (2,5). En d'autres termes, l'épître propose exactement le même engagement que Paul en Romains 12,1-2 : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. »

        Il est donc question d'un engagement personnel, actif en vue de développer dans la cité les valeurs spirituelles issues de l'agapè afin que celle-ci ne reste pas un discours sur la bonté de Dieu mais prenne forme dans un présent historique donnant ainsi une visibilité à la Bonne Nouvelle.

        Dans ce contexte précis, le verbe ὑpotassein prend un sens nuancé. ‘Se soumettre à' entre ici dans une hiérarchie de rapport de subordinations relatives. L'objectif premier défendu par Pierre concerne une insertion irréprochable dans la société : être respectueux des institutions, cependant en craignant Dieu seul. Par là, l'épître nous rappelle que le critère ultime réside dans la loi enseignée par la Parole et pour laquelle le chrétien a reçu la liberté en partage, condition de l'exercice de sa responsabilité éthique qui implique le discernement : l'agapè, en hommes libres, serviteurs de Dieu (2,16-17). Le verbe craindre (fobeistqe) est conjugué au moyen, ce qui laisse entendre que l'on craint Dieu aussi pour soi ; Il est source de vie. Et dans cette conviction s'ancre l'impératif incontournable pour cette lettre : rendre compte de notre espérance. En effet, dans ce texte, le thème de l'espérance prend bien plus d'importance que celui de la foi et induit une dynamique qui propose des raisons à autrui d'entrer en mouvement plutôt que de rester centré sur un état, donc en rendre compte plus encore par une conduite agissante que par des paroles.


        C'est à partir de ce point de vue que nous aborderons le dernier passage de I Pierre : « Avant tout ayez entre vous une agapè attentive, car l'agapè couvre une multitude de péchés. » (4,8) La priorité est ici clairement rappelée par l'expression : avant tout. Ensuite, il nous semble que s'y insère une double perspective. La première, plus liée à la question de l'église qui s'installe dans le temps qui use, soucieuse de préserver l'entente fraternelle[3] ; la seconde qui maintient une constante : l'exemplarité. La mise en relation directe explicite du rôle de l'agapè avec la rémission des péchés est rare dans les Ecritures. Beaucoup de commentateurs y voient une réminiscence de Prov 10,12 : « La haine allume des querelles, l'amour couvre toutes les offenses. » Cette lecture rejoint la leçon de Paul en I Co 13,7 : l'agapè excuse tout. Elle pardonne, efface, couvre, ne tient pas compte du mal (I Co 13,5) et selon le "Notre Père" nous autorise le bénéfice du pardon du Père, ainsi que nous le lisons sous une autre forme en Luc 7,47 où Jésus dit à Simon à propos de la femme pécheresse : « Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c'est parce qu'elle a montré beaucoup d'amour ».
De manière sous-jacente, il est question ici du pouvoir des clefs confié à l'Eglise en la personne de Pierre : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux. » (Mt 16,19) La clef est l'agapè qui libère l'homme et offre l'accès à la vie nouvelle[4]. Nous comprenons ainsi l'importance majeure que l'épître accorde à la responsabilité attachée au témoignage libérateur dont chaque chrétien est porteur dans le monde. De plus le verbe kaluptei (couvre) étant au présent, le résultat est directement lié à la pratique de l'agapè.

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[1] Jean 21, 15-17

[2] II Co 5,17

[3] Cf // Mat 5, 23-24

[4] Cf dans un sens similaire EPHREM de Nisibe, Diatessaron, IX § 12 :  « car celui qui prêche la rémission des péchés dénoue les liens de la loi, vengeresse des péchés. »