5. Les lettres deutéro-pauliniennes

 

 

 

A. Colossiens

 

 

1) 2, 1-3 : « ... réconciliés par l'amour... »

 

Cette épître, plus orientée vers un but d'édification d'Eglise, a des préoccupations de préservation de la saine compréhension de la vie chrétienne. Elle insiste plus particulièrement sur l'erreur qui accorde de l'importance aux spéculations de type ésotérique par le rappel de la prééminence de Jésus-Christ sur toutes choses. Toute autre source de référence ne peut qu'être source de tromperie (ἀpath, 2,8) car en la théophanie christique réside toute la plénitude (pan to plhrwma). Or dans l'épître, cette notion est source dynamisante et libératrice de la vie chrétienne telle qu'exprimée par 1,13 : « Lui (le Père) nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et transférés dans le Royaume du Fils de son amour. » Son amour incarné dans le Fils nous offre de participer au Royaume fondé sur l'agapè ainsi que Paul le rappelle dans sa plaidoirie devant le roi Agrippa[1]. La plénitude ainsi rencontrée autorise la transformation spirituelle de l'intelligence qui évite la corruption par les convoitises trompeuses (// Eph. 4, 17-24), ceci Paul l'avait déjà enseigné en Rom 12,: « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

      Apparaît ici une idée maîtresse de Paul : la condition de l'émergence d'une agapè authentique réside dans la neutralisation préalable des influences mensongères par la foi qui ouvre l'accès libérateur de l'esprit rédempteur. Dans le v. 2, cet objectif est introduit par kai eἰV (et pour). La réconciliation précède toute compréhension et épanouissement, elle doit s'effectuer pour que l'humain puisse accéder à la plénitude de vie personnelle. Le terme ἐpignwsiV inclut à la fois l'idée d'une action en connaissance et de mise en pratique ; le connaître pour en vivre - pleinement, selon l'idée apportée par plhroforia. Or le ‘connaître' est orienté vers le ‘mystère de Dieu', c'est-à-dire le Christ.

 

2) 3, 12.14.19

 

L'auteur, dans ce chapitre explicite comment traduire dans son comportement "être renouvelé et bénéficiaire de la connaissance du mystère du Père". En cela la tonalité du texte est un peu différente de celle de Galates par exemple, où l'attitude est conditionnée avant tout par un souci relationnel plutôt que comportemental.. Ici, nous sommes en présence d'une liste plus traditionnellement moralisatrice et centrée sur la vie ecclésiale. L'agapè dont il est question est plutôt présentée comme un état, une manière d'être, que comme un projet médiateur de la Bonne Nouvelle qui redonne vie à qui veut l'entendre, une espérance à susciter, une réponse aux hommes de bonne volonté. Ce qui habituellement chez Paul surgit par le fait même de l'adoption, une conséquence logique pourrait-on dire, prend ici une nuance de qualité vertueuse propice au maintien de l'unité, de la concorde entre les chrétiens. La vision du rôle de l'agapè prend place dans une problématique plus cultuelle que missionnaire. Le v.14 est révélateur de cette nuance. Ce qui, chez Paul, est fondement même de l'agir chrétien, ce qui permet à l'homme nouveau d'être témoin, devient maintenant un point culminant : ἐpi pasin, en plus, en outre. Non plus condition première mais qualité suprême qui parachève ce que les vertus énumérées ont édifié. Sans doute, ici aussi, l'agapè, dialectiquement, conditionne l'ensemble, mais il y subsiste un soupçon d'instrumentalisation en faveur d'une parfaite concorde communautaire. Ce qui, chez Paul, était armure en vue du bon combat devient ici vêtement d'harmonie. La perspective s'est modifiée, la dynamique est devenue conservatoire. Le v.19 s'inscrit bien dans cette préoccupation : aimer préserve du risque d'aigreur entre les époux.

 

 

 

B) Ephésiens

 

 

1) « ... que le Christ habite par la foi en vos coeurs, dans l'amour enracinés et fondés, afin que vous soyez assez forts pour comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et ainsi connaître l'amour du Christ surpassant la connaissance, afin que vous soyez remplis jusqu'à toute la plénitude de Dieu. » (3, 17-19)

 

L'auteur aborde une problématique dont les divers points furent à de nombreuses reprises enseignés par l'apôtre Paul. La foi autorise le rapport vital au Christ dont découle la structuration existentielle par l'agapè. Ce fondement donne toute sa solidité à l'édification personnelle sur l'appui de laquelle l'on finit par mesurer (katalambanomai, gignwskw te : arriver à comprendre) l'immensité de l'amour du Christ. Si cette expérience surpasse toute connaissance, c'est qu'elle ne découle d'aucune réflexion ou recherche en sagesse humaine. Elle est expérience vécue dans et par le processus d'agapè. En quoi il apparaît une nouvelle fois que l'agapè n'est pas une vertu à laquelle se conformer, mais est à considérer comme un fruit de l'esprit - d'où l'antériorité de la foi - qui fait vivre peu à peu pleinement le chrétien. La progression est indiquée par la préposition eἰV, jusqu'à... se laisser emplir du ‘plérôme' de Dieu. Ce don divin offre, relativement à la finitude de la créature, une plénitude constante qui s'expérimente de jour en jour.

 

2) « Je vous exhorte donc, moi, le lié au Seigneur, d'aller et venir d'une manière digne de l'appel dont vous avez été appelés, avec toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant avec constance les uns les autres avec amour. » (4, 1-2)

 

Nous retrouvons ici trois termes déjà rencontrés en Col 3, 12 : Humilité, douceur et patience. Le thème reprend d'ailleurs celui de l'unité ecclésiale indispensable à la délivrance de la Bonne Nouvelle. L'agapè, au sein de la communauté, si elle est réellement agissante dans le chrétien, se traduit par des relations mutuellement empreintes de ces qualités. Les conflits nés de la susceptibilité, des niveaux d'évolution différente dus aux histoires individuelles, des déceptions ou des incompréhensions, ne peuvent être évités autrement. Il convient donc, ainsi que l'indique le verbe ἀnecesqai à l'intransitif : se soutenir, se maintenir ferme les uns les autres. Se supporter peut alors prendre le sens élargi de supporter les fardeaux les uns des autres tout en préservant la nécessaire cohésion ecclésiale afin de communément progresser. La réitération constante de ce souci laisse entendre qu'il n'en allait pas plus aisément à l'époque que de nos jours. Ainsi les vv. 14 à 16 explicitent la préoccupation de l'auteur dans un cadre qui a des similitudes avec Colossiens : une même attention portée aux risques de séduction de l'erreur, menace circonscrite par la croissance (aὐxanein, augmenter, croître) dans la vérité et dans l'amour, vers Christ.

 

3) Ch. 5

 

Le chapitre V s'efforce d'exposer clairement ce que l'agapè implique pour l'auteur dans la vie quotidienne. Dès les premiers mots se pose la question du sens que peut revêtir l'expression "devenir imitateur de Dieu". La liberté, telle qu'elle fut enseignée par Paul, conduit à une disponibilité déliée de toute considération imposée sans motif valable par une quelconque tradition par trop humaine. Cette liberté donne donc toute faculté à l'agapè de conduire vers le prochain sans critères discriminatoires. Ici, pourtant, la tonalité est à nouveau placée sur un comportement : parce qu'il se veut modéliser par l'agapè, il se doit de...

Plus généralement, dans la pensée de Paul, si l'agapè est opératoire chez un chrétien, les choses anciennes sont dépassées nonobstant les rechutes. Un souffle dynamique, la vie en Christ, pousse de l'avant. Ephésiens ne présente pas la même force. L'agapè y devient dans une certaine mesure rappel à l'ordre. La force de vie prend une coloration de morale, sans doute parfaitement respectable, rappel certainement salutaire, mais combien différent de l'horizon dans lequel l'apôtre des gentils plaçait la perspective d'espérance générée par elle. Aussi est-il abrupt de considérer, après de telles invites, le discours subséquent. En quelque sorte, l'amour ici « évoque l'aspect dynamique et progressif de la voie morale » selon l'observation de C. Spicq[2]. La notion d'agapè, bien qu'elle implique intrinsèquement un comportement digne, subit en l'occurrence une réduction d'amplitude. Son champ philosophique se trouve ramené à celui d'une bonne conduite ; là où le Christ était venu pour redonner une espérance de vie au monde, il semble se présenter comme paradigme au profit de ceux qu'il s'est choisi et qui consécutivement le serviront fidèlement.

Aussi ce n'est plus parce qu'ils sont chrétiens que maris et femmes entrent solidairement dans un processus d'agapè, mais parce qu'ils sont chrétiens, ils sont désormais invités à s'aimer. Il y a moins consécution irréversible que juxtaposition d'un statut, celui de sanctifié, et d'une nécessité corrélative, celle de l'agapè, ainsi qu'il ressort des vv. 25-33.

 


Dans le même sens, l'Epître aux Hébreux invite le chrétien à être attentif aux autres afin de « stimuler l'agapè et les bonnes oeuvres ». (X,24) Dans la pensée de Paul, l'amour est la source productrice des bonnes oeuvres parce qu'originée en Dieu ; ici, l'auteur donne à entendre qu'il convient à un chrétien de ne pas négliger cette dimension, certes essentielle de la foi, qui semble pourtant moins constitutive que volitive.

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[1] Actes 26,17-18

[2] C. SPICQ, op cit., I, p. 283