4. L'Agapè dans les écrits de Paul




A. Thessaloniciens



      1) I Th 1,3-4 : « Nous nous souvenons, devant notre Dieu et Père, de l'œuvre de votre foi et de la peine de l'amour et de la persévérance de l'espérance de notre Seigneur Jésus Christ, sachant, frères aimés par Dieu, votre choix. »


Dans cette épître considérée comme la plus ancienne, datée aux alentours de l'an 51, l'emploi du terme agapè par Paul est ici très instructif. Non seulement, il est inséré dans une phrase qui reprend les trois vertus théologales - foi, amour, espérance -, mais il détermine de plus le substantif kopoV, terme qui exprime l'engagement profond des disciples. Dans les épîtres aux Thessaloniciens, le terme est employé 4 fois[1], toujours pour souligner la pénibilité de la tâche qui fut aussi la sienne à leur égard. Cette caractéristique éclaire par là même l'expression "l'œuvre (έrgon) de la foi". Comme l'agapè est labeur, la foi est action, l'une et l'autre soutenues par l'espérance, laquelle permet de tenir patiemment dans le temps, avec constance (ὑpomenh), car elle naît de celle de Jésus Christ.

En Rm, Paul relie clairement les deux notions de constance et d'espérance[2]. La foi agit avec constance car elle est nourrie par l'espérance, ce qui se manifeste dans le labeur de l'agapè. Toute la construction du verset indique sans hésitation possible le caractère d'engagement concret qu'entraîne le choix (έklogh) d'être aimé par Dieu.

La réception collective de l'enseignement de la Parole fit que cette communauté put devenir un modèle pour les autres croyants, mais aussi pôle d'attraction pour les hommes de bonne volonté de la Macédoine et d'Achaïe.



        2) I Th 4,: « Au sujet de l'amitié fraternelle, vous n'avez pas besoin qu'on vous écrive, car, vous-mêmes, vous êtes enseignés de Dieu pour vous aimer les uns les autres. »


L'amour dont il est maintenant question, est clairement de type fraternel (filadelfia) et envisagé comme s'exerçant pour ainsi dire inévitablement entre membres de l'Eglise puisque c'est le Seigneur qui y fait croître et abonder l'amour (I Th 3,12).



        3) II Th 2,10.13.16 


L'amour de la vérité (ἡ ἀgaph thV aἀlhqeiaV, v.10) est ici opposé à la puissance de l'erreur - le Satan - qui met en œuvre toute tromperie de l'injustice (ἀdikia) à laquelle succombe ceux qui ont opéré le choix du mensonge car ils ont pris du plaisir à l'injustice (v.12). En ce cas, la justice de Dieu (dikaiosunh) ne peut agir car elle ne s'exerce jamais contre la volonté de l'homme. L'amour de la vérité est chez Paul synonyme de "marcher selon l'Evangile". Refuser cette Parole est donc "retenir la vérité captive de l'injustice" (Rm 1,18). Ceux-là ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge et servi la créature au lieu du créateur (Rm 1,25).

 Où l'on voit que l'agapè est d'abord service du créateur par l'annonce de la Bonne Nouvelle salvatrice parce qu'elle préserve des séductions mensongères et aliénantes. Le service d'agapè au profit de l'autre passe dès lors par un décryptage préalable des fins et moyens et non par l'acceptation inconditionnelle de la demande reçue. L'agapè ne peut s'épanouir dans le cadre d'un système où règne l'injustice, sinon à s'accompagner d'une dénonciation de celle-ci..

C'est pourquoi, Paul se félicite et rend grâce de ce qu'entre les frères, l'amour de la vérité a déjà opéré son oeuvre de salut dans la sanctification de l'Esprit (v.13) et se confond désormais avec la foi de la vérité (ἐn pistei ἀlhqeiaV). En cela, les chrétiens, prémices (ἀparch) pour le salut, sont révélateurs en tant qu'assemblée, lorsqu'elle est vivante, de l'approche du Royaume de Dieu parmi nous.


L'amour premier de Dieu dans sa communication en Christ offre la possibilité à celui qui aime la vérité, c'est-à-dire la recherche, de la découvrir et d'y engager sa foi, c'est-à-dire en fait la source d'inspiration de ses choix d'existence. En même temps, Paul implicitement, laisse entendre qu'avant de refuser la Parole, il faut qu'elle ait été proposée, et l'on sait déjà ce que chez lui être témoin veut dire. Par ailleurs, il ne nous appartient pour autant jamais de conclure car nous ignorons toujours l'impact réel d'une communication. Quelle est l'image réelle perçue ? Souvenons-nous de l'expérience de Paul à l'Aéropage d'Athènes, et plus récemment, est-il indifférent d'entendre parler de l'Evangile au travers de la théologie de la libération ou par des représentants de l'Opus Dei ? En fait, ce qui se dégage de manière générale des lettres est un souci de la manière d'être présent à l'autre, un comportement favorisant toute forme de réconciliation, de préservation de la paix, plutôt qu'un discours moraliste ou philosophique. C'est l'Eglise en tant que corps vivant qui semble être appelée à jouer le rôle moteur du témoignage chrétien au sein du monde.

Toujours est-il que Paul qui fut le prédicateur de cette Parole, enjoint les Thessaloniciens à rester fidèles à la tradition enseignée. Et Paul termine ce chapitre (v.16) en réutilisant la forme triadique habituelle : notre Seigneur Jésus-Christ et Dieu le Père parce qu'il nous a aimé (les verbes sont au singulier dans ce passage !), nous a donné un réconfort éternel (fonction de la foi : je vis de la fidélité éternelle du Seigneur) et une bonne espérance.


   

B. Corinthiens


        1) I Co 2,: « Mais comme il a été écrit : ce que l'œil n'a pas vu et l'oreille n'a pas entendu et n'est pas monté vers le cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. »

    I Co 8,: « Si quelqu'un aime Dieu, celui-ci a été connu par lui. »


Le thème de la sagesse est l'occasion pour Paul de réaffirmer l'opposition qui traverse tout le Nouveau Testament entre le Royaume de Dieu qui s'approche et l'hostilité du monde, où le mystère (la Sagesse) n'est compris que par les enfants de Dieu selon les synoptiques, où les ténèbres furent préférées à la Lumière selon l'expression de Jean. Paul reprend ce thème récurent qui enseigne que seul celui qui est en position juste devant Dieu est à même d'exercer une pensée juste. Ce n'est que sous cet angle que devient visible, audible, compréhensible la véritable sagesse, source de vie contrairement à celle du monde, lequel, en cherchant à s'en rendre maître, la rend captive et finit par l'étouffer, la perdre. La liberté rendue à la vie par l'enseignement du Christ et qui, chez Paul, se confond avec la liberté chrétienne telle qu'il l'aborde en Galates, n'est envisageable que pour l'homme libéré de l'emprise des séductions du monde (ou des Princes de ce monde). Nous connaissons tous les destructions entraînées par les grandes idéologies de l'extrême au cours du XXe S. Peu ou prou, depuis que homo est devenu sapiens, les mêmes dérives formellement rationalisantes provoquent les mêmes catastrophes bien que les justifications prononcées au nom de grandes causes changent selon le cours du temps.

C'est pourquoi, naturellement, dans le déroulement de l'histoire où les intérêts particuliers, culturels, patriotiques, commerciaux ou religieux dressent les hommes les uns contre les autres, les disciples se trouvent pratiquement en marge des courants porteurs qui font l'histoire. Comment ne pas être emportés par les nobles causes mises à l'encan par le cynisme des nations ? Seule une foi ancrée sur la Parole et donc élevée sur d'autres fondements, à savoir le Christ Jésus, peut rester apte à discerner ce qui est le plus propice au bien de l'homme. Les "puissances" engagées dans leur lutte permanente n'ont plus le loisir de cultiver une recherche en sagesse ; le rapport de force impose une stratégie précise où le calcul prime l'humain. Le disciple, par le processus de la foi dans lequel il s'est engagé, saisit l'esprit qui se dégage de la Parole ainsi que la dimension spirituelle d'espérance qui lui fournit le moyen de résister et d'envisager les rapports humains sur d'autres bases que partisanes.


De même au début du chapitre 8, à propos de la questions de la consommation des idolothites, Paul relativise les théories bâties sur une prétendue connaissance du problème pour privilégier celle qui se fonde sur l'agapè et qui donc ne tranche pas dans l'absolu, mais en fonction du vis-à-vis, sachant qu'en dernier ressort, le critère est qu'au travers de l'agapè envers autrui, est rencontrée la volonté du Père, qu'ainsi l'on aime aussi et, connu de lui, en conséquence le disciple sera reconnu et justifié de ne pas respecter les préjugés quand bien même ils seraient inscrits dans les traditions.


        2) I Co 13 : l'hymne à l'agapè


Le v.31 du chapitre 12 introduit la parénèse du chapitre 13 : Paul nous y montrera la voie la plus excellente. Comme il avait établi au chapitre 8 une comparaison entre la connaissance et la sagesse où, si la première est dépourvue de la seconde, elle ne peut être constructive, de même ici, il met en présence la disposition de dons charismatiques et l'exercice de l'agapè, où les premières ne prennent sens selon la compréhension chrétienne qu'au service du second. Tant une approche "technique" de la connaissance déshumanise celle-ci au point d'en faire une norme de jugement (nul n'est censé ignoré la loi) et accessoirement, sa maîtrise de conduire certains à en faire un usage de domination au détriment des moins favorisés (voir la question du traitement du SIDA ou celle des semences modifiées entre autres), tant une utilisation technicienne des compétences a pour caractéristique de placer la finalité de leur utilisation dans leur propre réalisation. L'on rejoint ainsi le théâtre de la comédie humaine où chaque petite histoire s'arrête lorsque le rideau retombe sur la scène. Or nous dit Paul, il existe une voie qui surpasse au plus haut point toutes ces qualités en elles-mêmes limitées si non transcendées par celle-là même qui doit les conduire : la voie de l'agapè, seule voie d'accès au Royaume de Dieu (v.10 : alors je reconnaîtrai comme je fus reconnu), seule base constitutive de l'être (sinon je ne suis rien) car l'agapè naissant de l'amour du Père m'engendre comme humain à part entière, authentiquement car désaliéné. L'existence prend alors une réalité, édifie quelque chose (sinon je suis utile en rien).

Dans le long descriptif qui va du v.4 au v.8, Paul cerne le contenu de cette notion qu'il ne peut définir comme il pourrait le faire d'une vertu, car l'agapè est à la fois la synthèse de toutes les vertus et leur dépassement dans une présence activement respectueuse du bien de l'autre au risque même de la transgression des codes dits moraux qui prétendent définir la vertu. Aussi la définition ne peut-elle prendre, par exemple, un aspect conjoncturel, ni de l'ordre des us et coutumes, ce qui ouvrirait la porte au trop habituel phénomène de codification sacralisante, précipitation d'éléments qui se détachent pour devenir autant de critères qui opposeront les hommes entre eux.

Aussi le v.4 insiste sur l'aspect de service bienveillant (craomai) et désintéressé car il ne cherche pas à se faire valoir au travers de son action, d'y trouver même une gratification pour soi, laquelle soulignerait indirectement l'insuffisance de l'autre et partant confinerait à un manque d'égards. Le v.5 précise cet aspect dans les relations interpersonnelles. Si l'agapè privilégie une solidarité, elle ne peut aiguiser (paroxunw) les insuffisances qu'au contraire elle cherchera à combler, évitant ainsi les irritations, les aigreurs. En ce sens, elle ne tient pas compte du mal, c'est-à-dire qu'au lieu d'opposer, elle visera à en surmonter les conséquences. Elle ne pourra donc se réjouir de l'injustice, en faire une occasion de briller dans un rôle de justicier glorieux pour, bien mieux, oeuvrer avec joie à l'établissement de relations empreintes de vérité.

C'est par ce moyen que l'agapè "couvre" (stegei) tout. Ce qui signifie que le négatif posé, une fois corrigé, peut être oublié, la confiance rétablie, l'espérance réactivée de telle sorte qu'il soit possible de tenir le bon cap. C'est pourquoi l'agapè ne tombe jamais (v.8) en même temps qu'elle est le seul facteur de sa propre pérennité. D'arriver à en prendre conscience demande un temps d'expérience, d'expérimentation. Les charismes peuvent favoriser cette découverte, ils sont donc utiles, mais ne peuvent trouver une fin en eux-mêmes. Leur caducité en est la preuve. Ils jouent un rôle pédagogique comme la loi dont la tutelle aussi prend fin avec la liberté chrétienne. Paul rappelle ce processus au v.11. Or tant que durera notre vie, la connaissance qui s'élabore dans la foi, par la relation dialogale du chrétien avec le Christ, restera une approche indirecte, médiatisée ainsi que l'exprime l'image du miroir. Face à face ne subsistera que la relation directe où l'agapè se déploiera dans sa totalité et permettra l'économie non seulement de l'espérance puisque la réalité sera donnée, mais aussi de la foi puisqu'il y aura l'évidence. Tel je fus reconnu (adopté) je reconnaîtrai, j'aurai une pleine conscience, je vivrai de la plénitude de l'amour du Père dont la foi ne m'offre que ce que ma liberté imparfaite m'autorise à recevoir.





C. Galates V, 1-25

 

        Le v.1 rappelle la teneur principale de l'épître en soulignant que l'idée de liberté est plus qu'une simple jouissance qui nous serait accordée, mais le but même de l'affranchissement.

        D'où le v.2 prend toute sa valeur : si le chrétien n'agit pas en tant qu'être libre, Christ ne peut rien pour lui ; s'il se fait circoncire, c'est-à-dire reste sous la loi, il n'a pas choisi de vivre la vie proposée par Christ. La tentation de répondre aux sollicitations de ceux qui s'efforcent de leur imposer le respect de la loi, serait en fait renoncer à la grâce offerte (v.4).

        Aux vv.3 et 4, Paul pose clairement les implications de ce choix : loi = esclavage ; grâce = liberté. En l'occurrence, la circoncision est le signe visible du choix opéré.

        Le v.5 explicite l'implication du choix. Attendre de la pratique de la loi la justice est en quelque sorte une négation de l'espérance et en cela, ils se séparent du Christ (v.4).

      Le v.6 prolonge l'argumentation en précisant le nouveau critère qui découle de la foi, en plus de l'espérance, elle s'exprime dans l'amour, sans pour autant que l'on puisse y voir une pratique salutaire (gar) puisque cela nous vient par l'Esprit, de par la foi (v.5).

      L'on voit ici, vers où, pour l'apôtre, conduit la liberté. Faire usage de sa liberté dans ce sens est l'obéissance à la vérité (v.7). Une telle liberté n'autorise aucune réserve. C'est ce qu'indique probablement le v.9 si on le met en présence de la même expression qu'en I Co 5,6.

      Les vv.10 à 12 visent peut-être des adversaires précis et répondraient à la question posée au v.7. P. Bonnard[3] suppose même qu'ils seraient estimés par les Galates au vu de l'expression « ὁstiV ἐan ἦ » (quel qu'il soit) (v.10). C'est à eux que Paul répondrait au v.11. S'il prêchait encore la circoncision, il n'y aurait plus lieu de le persécuter puisque tomberait ce qui fait scandale à leurs yeux : la Croix.  Autrement dit, leurs attaques prouvent bien qu'il n'en est rien et que la liberté prêchée par Paul est édifiée sur la condamnation découlant de la Croix sur toute justice construite par la pratique des hommes.

      Le v.13 reprend l'idée du v.6, idée posée en principe majeur au v.14. Or cette loi nouvelle ne peut s'accomplir que libérée des dispositions légales, critères de jugement et sources de conflits (v.15). C'est en fait ce qu'indiquent les listes qui suivent et qui, fait rare, décrivent d'une certaine façon le Bien et le Mal.

      Reprécisant que la liberté est un appel (v.13) à marcher par l'Esprit (v.16), Paul veut expliciter ce qui ne semble pas avoir été compris. Sans doute éprouve-t-il à nouveau le besoin de reposer la question sous une autre forme, non pas "loi traditionnelle ou non", "circoncision ou non" ; en soi, cela n'a pas d'importance (v.6), mais "désirs de la chair ou volonté de l'esprit". Pour un chrétien, les premiers ont été crucifiés avec Christ, ce qui permet à l'Esprit de susciter l'amour de l'autre.

      D'une certaine façon, légalisme et amour de soi (vers quoi renvoie en réalité ἐpiqumia) se rejoignent en ce que l'homme est alors toujours préoccupé de lui-même, et c'est libéré de cet égocentrisme qu'il devient possible d'aimer selon l'Esprit.

      Ainsi, il est remarquable que ces listes ne réifient aucunement le Bien ou le Mal. Le critère ne s'inscrit pas dans un code, mais dans une fidélité par rapport à la volonté de Dieu, dans un engagement qui considère l'homme dans ses rapports avec les autres, finalement en dehors de toute considération légale. L'énumération permet de distinguer ce qui discrimine, oppose les uns aux autres.

      Ce que Paul décrit ici comme oeuvres de la chair, présentent deux caractéristiques : 1° un sentiment qui, par sa force, sa violence, emporte l'individu au-delà de toutes règles, vers un excès ; 2° les termes (et parmi eux sont inclus ceux qui désignent les causes) indiquent une altération, soit par mélange, soit par dérèglement, une diminution plus ou moins forte de ses capacités. Tous cependant signifient dans leur résultat un refus, un rejet de l'autre, une fracture, un dysfonctionnement de la relation aux autres.

      Inversement, les fruits de l'Esprit ont pour ligne de force l'accueil, la tolérance, une cohérence personnelle, qui entraîneront une cohésion partagée, une paix sociale.

      La casuistique légale serait dans cette optique, par elle-même, une source de division comme dans le conflit à propos des nourritures autorisées ou non. Pour règle générale, Paul propose : « Recherchons ce qui convient à la paix et à l'édification mutuelle. » (Rm 14,19)

 

 

 

D. Philippiens

 

      1) Phil 1,9-11 : « 9Voici ce que je demande : que votre agapè surabonde de plus en plus en discernement et en toute faculté de perception 10pour que vous éprouviez ce qui importe afin que vous soyez purs et irréprochables pour le jour du Christ, 11emplis du fruit de justice, celui (qui nous vient) par Jésus-Christ, pour la gloire et louange de Dieu. »

 

      Ce passage, de façon quasi anodine, révèle pourtant l'importance de l'agapè dans la pensée de Paul. En termes du XXe  S, nous pourrions dire que Paul considère l'exercice de l'agapè comme une praxis d'approfondissement existentiel. L'agapè impliquant la recherche d'une juste position devant Dieu, entraîne de ce fait une vision "corrigée" des choses, proportionnellement à son engagement, par le truchement d'une dialectique spirituelle qui conduit vers une vie soucieuse du bien de l'autre, c'est-à-dire qui fait œuvre de justice. En effet, dans la pensée néo-testamentaire, la notion d'agapè n'est jamais détachée de sa dimension pratique, ce qu'ici recouvre le terme ἀisqhsiV, lequel renvoie à l'exercice de toutes ses facultés pour éprouver ce qui reste d'essentiel à préserver, à réaliser. C'est donc bien à partir de, et par, la pratique de l'agapè que les choses sont abordées, jaugées valablement, ce qui sous-entend que l'agapè est , de même proportionnellement, inspirée par l'enseignement de Jésus-Christ, source normative d'évaluation qui prend la place de la Loi devenue caduque.

 

      2) Phil 2,1-2 

      Dans un contexte où à nouveau l'autorité de l'apôtre est critiquée et où le risque de division au sein de l'église locale apparaît sous l'influence de tendances hostiles à son enseignement, Paul insiste sur la nécessaire union des chrétiens au sein d'une assemblée. Rien n'autorise à prolonger ce souci jusqu'à prétendre qu'il est ici prôné par l'apôtre une unité de vue totale. Si « to aὐto fronhte » propose l'idéal d'un consensus vrai, rien n'indique qu'il s'agisse de la réalisation d'une pensée unique opposable à tous. Ainsi nous ne pouvons suivre C. Spicq qui conclut[4] à l'identification totale avec le Seigneur, d'où l'utilisation de l'hapax sumyucoi qui, à la suite du substantif agapè indique que l'unité se construit sur « une unanimité de pensées et de sentiments ». A ce titre, les dissensions de l'apôtre avec ses collègues seraient déjà des contre-témoignages. De ce fait pourrait-il encore se poser en exemple ? Mais ne serait ce pas là un des aspects de sa personnalité qui lui valut des critiques ?

Un désaccord n'a rien d'inacceptable, même au sein d'une église. L'on pourrait même dire surtout, sinon l'on pourrait craindre la naissance de la secte. Ce qui peut devenir inacceptable dans le désaccord, c'est qu'il finisse par envahir l'organisation même de la vie jusqu'à provoquer l'éclatement, la division, la scission. Une différence de point de vue vécue dans une démarche soucieuse d'agapè, lorsqu'aucun participant n'y recherche l'occasion de briller à titre personnel, sera bien au contraire l'occasion d'un échange d'analyses où les enjeux essentiels seront perçus comme communs. Aussi aucune source d'hostilité ne pourra jaillir à l'encontre de quiconque, et, dans notre texte, envers Paul. D'où sa prière aux Philippiens. Si les disciples vont à la même source d'encouragement, de consolation par l'agapè divine, dans un même esprit et une même solidarité, alors ils ne peuvent que préserver leur association en vue de la cause commune, maintenir une source de lumière dans le monde (2,15).

 

 

 

E. Romains

 

      Rm 5,: « Et l'espérance ne déçoit point, parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous fut donné. »

      Rm 5,: « ... mais la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous. »

 

      Le début du ch. V peut être lu comme une profession de foi de l'apôtre Paul. La vie dans la foi est une vie placée sous le signe de la paix qui nous vient de la réconciliation avec Dieu par Jésus-Christ. Or affirme Paul, nous sommes établis - le verbe (sun-) isthmi apportant une idée de permanence - dès à présent dans cette perspective garantie par l'agapè divine. Aussi tout devient exercice surmontable dont la réalisation est signe du partage réciproque de l'agapè. Et comme celle-ci trouve à s'exercer à l'égard de celui qui ne nous inspire aucune sympathie, de même la foi, c'est-à-dire l'engagement, trouve à se déployer dans les situations où se rencontre une pression hostile. L'effort de résistance mûrit la persévérance comme l'entraînement développe certaines dispositions spécifiques ainsi que l'observe de façon semblable Jc 1,3. Pour Paul, le chrétien, parce qu'il s'appuie sur l'agapè, ne peut en quelque sorte que sortir grandi de l'épreuve (ἠ dokimh) avec une espérance renforcée à la mesure de la difficulté surmontée. Une espérance qui prend confiance en elle-même pourrait-on dire, ce que Paul exprime par ce v.5 : la conviction liée à la foi se renforce par l'expérimentation. En géométrie, l'on parlerait de démonstration par l'absurde. Le combat évangélique est une démarche de réconciliation qui résorbe l'absurde d'un quotidien par trop déspiritualisé. Constats après analyses, l'esprit qui se dégage des évangiles accentue sa pertinence, rend la déception impossible, quoique sans doute auprès des seuls individus de bonne volonté, lesquels ont accepté de tenter l'expérience, celle d'un partage d'agapè avec le Père. Or l'effort qu'il faut consentir pour investir dans une pareille foi est peu de chose. Aucune condition préalable n'est fixée ; nous ne sommes pas coupables de notre finitude, il n'y a donc pas de prix à payer. Bien au contraire, que la théophanie christique ait accepté la mort pour ne pas faillir à sa mission - en quoi l'agapè est démontrée, établie (v.8) - indique à suffisance le prix qu'il accorde à nous rendre une vie authentique possible, une vie qui puisse se penser au-delà précisément de cette finitude qui laissée à elle-même tourne à l'absurde tragique, d'interpeller l'individu pour l'instant égaré dans l'infini des possibles comme autant de fuites vers un nirvâna kaléidoscopique. Par ailleurs, la conviction qui étaye la foi, qui partage la certitude de la résurrection de Jésus-Christ, renforce de même l'espérance qui devient alors réellement une ferme assurance (Hé 11,1). Si donc la divinité auto-communicante est allée jusqu'au bout de sa mission pour notre bien, comment craindre qu'elle puisse trahir sa proposition de réconciliation justifiante et éclairante du sens de l'existence, de notre propre existence. Le comprendre c'est déjà la rencontrer, déjà prendre la mesure de son agapè pour celui qui jusqu'alors n'avait qu'indifférence à son égard.

 

Romains VIII, 28-39

      Dans cette fin de chapitre, Paul fait aboutir les implications de la foi. La ferme assurance annoncée au ch. V reçoit ici sa forme achevée. Dans la relation fondée sur la fidélité : « Nous savons d'autre part que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein » (v.28), écrit Paul. En effet, la compréhension de son existence que le chrétien fait sienne - l'esprit qui nous vient en aide - conduit à se rapprocher d'une même perspective, d'une même interprétation des événements, d'une même valorisation des éléments constitutifs d'une vie "justifiée". La chose, pour Paul, est entendue. Tous les versets sont à l'aoriste, le processus est déjà lancé qui atteindra l'objectif de pleine réalisation. Dès lors le doute n'est plus de mise sachant que les épreuves renforcent la fermeté qui conduit à la victoire : « Mais en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés. (v.37) ... rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. (v.39) » Car l'engagement est fondé sur l'amour donc empreint d'une force privilégiée. Aucune influence néfaste ne peut désormais détourner le chrétien de la voie qu'il sait mener à bon port. Ainsi par la parole adressée par le Christ, Dieu communique l'esprit avec lequel diriger sa vie. De cette façon, il y a en quelque sorte collaboration (sunergein, v.28) pour le bien. Et parce que le Père le sait, il y a de fait prédestination dans le sens que le fidèle a sa place réservée au banquet eschatologique diraient les synoptiques, ce que Paul exprime par les termes "conformes" (summorfouV) et "glorifiés" (ἐdoxasen).

        Et Paul de réaffirmer le point crucial sur lequel la foi s'étaye, inébranlable : Jésus Christ crucifié puis ressuscité. Si la mort fut vaincue, qui peut encore prétendre faire obstacle, « qui nous séparera de l'amour du Christ ? » (v.35) Nous retrouvons dans cet exposé la trame habituelle de l'apôtre. Le critère essentiel réside dans l'acceptation de l'offre divine : entres-tu dans une relation d'agapè ? ou préfères-tu suivre les "convoitises du coeur" (1,24) ? Dans le premier cas, ces dernières perdent toute efficace, et les "appelés" réaliseront ce que propose le projet de vie dans l'esprit, ils seront plus que vainqueurs (ὐpernikaw, v.37).

 

 

Romains XII, 9-21

        « L'amour est sans feinte, fuyant avec horreur le mal, s'attachant au bien. » (v.9)

 

Ce verset introduit le programme que Paul se propose de tenir en vue d'expliciter les implications de l'agapè. Il s'agit en fait du mode de vie propre à la condition chrétienne dans un premier temps vu au sein de la communauté, ensuite étendu dans ses rapports avec l'extérieur.

Dans le cadre interne, l'amitié fraternelle construite sur des liens de tendresse conserve l'estime réciproque, il ne peut y avoir de rivalité. Celle-ci témoignerait de la subsistance d'un moi profane qui parasiterait le champ de l'Esprit. Les trois versets qui suivent indiquent dans quelle mesure cela est impossible chez un croyant fidèle, du moins dans l'idéal. Déjà le décentrement de soi qui fait céder toute priorité à son intérêt personnel au profit du service de la Bonne Nouvelle et qui engage toute son énergie, son effervescence intellectuelle, ses facultés d'adaptation[5], sa constance, sa solidarité de façon très pratique, concrète : s'efforçant à rechercher (diwkein) des occasions d'offrir l'hospitalité, non pas seulement céder à des sollicitations que l'on ne peut décemment refuser.

Comme dans maints autres passages reviennent ici certains termes : affliction, persécution. L'engagement au service de l'Evangile conduit inéluctablement à la rencontre d'épreuves. Il y a une constante implicite : cet engagement est antagonique à l'ordre du monde, cependant l'action du chrétien ne s'exerce pas contre ce dernier, mais en sa faveur par la dénonciation corrective de ses iniquités évidentes. Il suffit de lire la presse.

        Aussi Paul continue son écrit par une approche descriptive de l'attitude du chrétien envers les gens étrangers aux communautés chrétiennes.

En ce sens, être bienveillant rappelle qu'il convient d'être juste et donc de considérer les causes qui poussent la personne hostile à faire montre d'une attitude malveillante. S'il apparaît qu'il est possible d'agir sur ces causes, il devient à la fois envisageable d'aider l'antagoniste à surmonter l'angoisse ou la frustration qui lui font chercher une victime assouvissante et de résoudre un conflit avant qu'il n'atteigne un point de non-retour. Par ailleurs, face à ceux qui choisissent délibérément l'usage de la violence afin d'asseoir un système à leur seul avantage, une même démarche s'impose par acquis de conscience : « Si possible, de votre côté, vivez en paix avec tous les hommes. » (v.18) Vivre en paix sous-entend que tout sera fait afin de la préserver, car elle est condition première et incontournable pour le dialogue. C'est lorsque l'on ne peut plus se parler, que la violence devient aveugle : elle ne voit plus l'autre. Cependant, comme le rappelle fort justement R. Aron[6] en citant H. Lauterpacht : « Car la paix n'est pas seulement une idée morale. En un sens (bien qu'en un sens seulement) l'idée de paix est moralement indifférente, dans la mesure où elle peut impliquer le sacrifice de la justice sur l'autel de la stabilité et de la sécurité. La paix est avant tout un postulat légal. Juridiquement c'est une métaphore pour le postulat de l'unité du système légal. » Paul fut certainement confronté à cette question. J'en veux pour preuve que le chapitre XIII est précisément introduit par un discours sur le respect dû aux autorités. Dilemme qu'il résout à sa manière au v.19 en renvoyant le procès en justice à Dieu. En effet, pour Paul, les magistrats détiennent l'autorité de lui : « car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien .» (v.4) Nous pouvons parfaitement le suivre si le conflit se place sur le terrain de l'opinion en matière de foi, néanmoins lorsqu'il s'agit de préserver la vie du plus grand nombre, dans le cas d'un génocide par exemple, la réponse devient un peu courte.

        Il faut cependant préciser le contexte dans lequel s'inscrit ce texte. Y préside le souci de protéger les communautés naissantes qui, désormais séparées de la Synagogue, ont perdu de ce fait de nombreux privilèges. De vives tensions existaient en Palestine sous le règne de Néron. Le mouvement des sicaires s'est dressé contre l'occupant romain en réaction au projet d'élever sa statue dans le Temple de Jérusalem (vers l'an 40). Ces événements eurent des retombées sur l'ensemble de la diaspora donc aussi sur les judéo-chrétiens. La fièvre contestatrice se complique des tendances "enthousiastes" qui introduisent des conflits au sein même de la communauté chrétienne entre judéo et pagano-chrétiens (cf Galates). Les enthousiastes étant désireux d'ébranler l'ordre existant par la proclamation, au nom de l'Esprit de leur bon droit, Paul les combat en défendant l'idée que la liberté se traduit par une autre forme de service. Dans sa conception, Dieu fixe le cours de l'histoire, délègue de son pouvoir aux hommes qui disposent de l'autorité (ἐxousia), laquelle ne peut s'exercer que dans le cadre d'un ordre juridique, politique, social, moral. C'est pourquoi Christ ne soustrait pas l'autorité aux magistrats (cf la question des impôts[7]). Aussi dans Romains, « l'autorité politique n'est ni l'adversaire, ni l'objet de l'amour. » [8] Il n'y a pas ici une doctrine de l'Etat, mais invitation à une obéissance autorisée dans le cadre du service sous la souveraineté de Dieu, entendue de façon générale. Paul regarde ici à la fonction de ces instances, c'est-à-dire à l'autorité revendiquée et exercée par elles. DiakonoV (v.4) et leiturgoV (v.6) appartiennent au langage profane. D'autre part, l'autorité ne peut jamais être le mandataire de la loi divine parce que celle-ci ne peut s'exercer que par la prédication de la Parole. Ainsi l'obéissance à l'Etat a toujours pour limite celle de notre conscience face à Dieu. « Qu'est-ce qui est juste aux yeux de Dieu : vous écouter ? ou l'écouter, lui ? A vous d'en décider ! » répliquèrent Pierre et Jean au Sanhédrin.[9] Puis Pierre et les apôtres : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »[10] Le respect de l'autorité se pratique dans l'ordre du provisoire dans lequel le chrétien met en œuvre l'agapè [11] ; ce sont donc les considérations pragmatiques qui sont ici premières. Parce que l'autorité romaine était devenue intolérable à la sensibilité juive, l'agitation s'amplifie contre l'occupant. Par contre, pour Paul, la pax romana est favorable à la diffusion du message chrétien, d'où sa demande d'un respect de l'autorité. L'orientation fondamentale de Paul a pour axe majeur l'insertion dans la réalité existante. Son idée profonde conçoit le monde du service quotidien comme création de Dieu. Y marquer de façon exemplaire la liberté chrétienne requiert d'accepter l'épreuve des contraintes rencontrées afin qu'elle ne s'oriente pas vers le refus de ce qui est tout simplement gênant, mais renvoie vers la seule liberté vraie, celle reçue de l'adoption du Père.

Par ailleurs, il est remarquable que Paul utilise le verbe ὑpostassesqai et non ὑpakouein.. « Ὺpotagh est cette obéissance que l'on doit parce que l'on se trouve dans un tagma (un ordre des choses) défini, par conséquent en raison de relations terrestres données, tandis que ὑpakoh désigne simplement l'obéissance en tant qu'exécution d'un ordre. » [12] Il s'agit donc malgré tout d'exercer un esprit critique. C'est pourquoi au v.6, la nécessité de se soumettre ne suit pas uniquement la crainte de la colère, mais est aussi conditionnée par la conscience (suneidhsiV)[13]. Cette conscience critique entraîne la conviction, c'est-à-dire implique la connaissance de l'exigence de Dieu qui nous oblige en premier : le discernement du meilleur par la perception (ἀisqhsiV : sens de la situation du moment) ; idée que l'on retrouve en Phil 1, 9.

« L'obéissance chrétienne s'arrête toujours et seulement là où le service n'est plus possible » [14], sachant « que l'existence chrétienne dans le monde demeure toujours caractérisée comme un service rendu par des hommes libres. »[15] D'où I Tim 2, 1s me semble s'inscrire dans une conception du monde où Dieu préside au cours de l'histoire. S'il n'est plus possible d'entendre cette préconisation de façon littérale, elle peut cependant nous rappeler notre coresponsabilité dans le cours de l'histoire. L'épître à Timothée ne prône d'ailleurs, elle non plus, aucune doctrine de l'Etat, mais développe une vue strictement utilitaire de la loi, laquelle, en l'occurrence, ne concernerait pas le juste, mais se dresse contre tout ce qui s'oppose à la saine doctrine. C'est pourquoi la prière pour les autorités semble pour l'auteur un moyen de se protéger de la persécution, dans la mesure où l'on croit encore que Dieu intervient dans le cours de l'histoire profane.

Reste qu'heureusement dans la très grande majorité des cas, le chrétien sans se voir écarteler entre un souci de fidélité et un devoir de solidarité, conflit ô combien cornélien entre deux quasi synonymes d'agapè, peut respecter avec profit l'enseignement de l'apôtre. Un point ressort très clairement de cet ensemble : l'interdiction de l'indifférence (v.15). C'est bien dans son siècle qu'il se doit d'être pleinement et librement homme, pas seulement parmi les hommes, mais avec eux. Paul précise au v.16 que pour ce faire, il faut savoir se faire discret et rechercher le bien qui subsiste toujours peu ou prou en chaque être humain, savoir, dans l'écoute, faire abstraction de ses opinions particulières, ne pas chercher à les affirmer à tout prix parce que l'on est convaincu de leur justesse, mais parce qu'il y a toujours à apprendre chez chacun et surtout auprès de ceux qui ne sont pas encombrés de préoccupations de réussite ou de puissance, les humbles. En quoi rendre le mal pour le mal (v.17) ou souhaiter du mal (v.14) dénoterait un comportement similaire à celui qu'il conviendrait de modifier. Techniquement l'on serait en pleine contradiction ! Par contre pourvoir (pronoew) au bien en face de tous les hommes, c'est prévoir, avoir un coup d'avance en vue de neutraliser l'action qui serait néfaste. Ainsi que l'étudie J. Delumeau[16], la misère, l'insécurité, la peur d'un avenir angoissant furent de grandes pourvoyeuses de révolte, d'excès. Tout naturellement, Paul se propose d'y remédier et de façon encore une fois très concrète. Le verbe ywmizw (v.20) signifie mettre les morceaux dans la bouche. Car ce faisant, tu amoncelles sur sa tête des charbons ardents, ajoute-t-il. Autrement dit, fais tout ce que tu peux pour le bien et ainsi toute critique se retournera contre celui qui t'attaque. La conclusion se passe de commentaire : « Ne sois pas vaincu par le mal, mais vaincs le mal par le bien. » (v.21)

 

 

Romains XIII, 8-10 ; XV, 2

 

        Après avoir conclu le thème des relations avec les autorités par les mots suivants : « Rendez à tous leur dû »(v.7), Paul reprend par l'expression : « A personne, rien ne devez. »(v.8). Autant Rom 13, 1-8 précise la situation du chrétien dans le siècle en complément du programme de Rom XII, autant maintenant ce passage lui sert à rebondir dans sa réflexion à propos de la loi de façon globale. Nous suivons sur ce point la proposition de F. Leenhardt[17] lorsqu'il propose la traduction suivante du v.: « car celui qui aime accomplit l'autre loi (ton ἐteron nomon). » L'agapè accomplit l'autre loi, aussi bien celle de Moïse - maintenant mise sur un même plan que toute autre loi - que celle de la cité. Cette proposition peut être légitimement avancée en fonction de la démonstration exposée en Galates 3 : la loi est pédagogue en attendant la liberté accordée par l'adoption divine. Dès cet instant, le chrétien est censé être à même de remplir, d'accomplir ses responsabilités envers autrui dans un esprit qui n'est plus de type légaliste, calculateur, égocentré, procédurier. L'agapè, soucieuse du bien de l'autre, est la base de la vie nouvelle et non plus une quelconque loi, et c'est sur elle que s'édifie l'Eglise.[18]

En effet dit le v.9 en référence à la loi mosaïque, mais dont les termes peuvent être étendus à toute loi civile, tout peut être résumé par l'agapè et même dépassé ajoute 15, 2, car la loi des hommes protège par des interdictions alors que le commandement nouveau propose d'aller au-devant des besoins des hommes. Dans ce sens, la loi, telle qu'elle était mise en œuvre ne répond plus à l'esprit évangélique qui préside à l'édification du Royaume de Dieu. « Ou, en d'autres termes, nous ne sommes plus sous la Loi (cf. Ga 4, 5). L'héritier, une fois devenu pratiquement le maître de tout, n'élimine pas le pédagogue : il le "relativise". Il n'attend pas d'ordre de lui, pas plus qu'il ne la fait juge de ce qui est "licite", mais il l'incorpore à "ce qui convient" à ses projets. » [19]


Si les chrétiens s'aiment les uns les autres (ἀllhlouV ἀgapan), ils ont aussi le souci du bien général (ἀgaphseiV ton plhsion). Les deux aspects ne sont pas similaires, mais complémentaires dans l'optique de l'édification du Royaume, ce qu'indique l'utilisation du verbe ἀnakefalaiow : rassembler sous un même titre, résumer, ainsi que le précise C. Spicq : « non pas réduire une pluralité à l'unité, mais réunir les éléments autour d'un point principal, en fonction d'un axe ou d'un centre. » [20]

 

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[1] I Th 1,3 ; 2,9 ; 3,5 ; II Th 3,8

[2] Rm 5,3-4 ; 8,25 ; 15,4

[3] P. BONNARD, L'Epître de Saint Paul aux Galates, Delachaux et Niestlé 1972.

[4] C. SPICQ, AGAPê dans le Nouveau Testament, II, J. Gabalda et Cie, Paris 1959, p.261

[5] Nous suivons l'avis de F. LEENHARDT in L'épître de Saint Paul aux Romains, Labor et Fides 1995, p.177 : kairoV plutôt que kurioV.

[6] Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy 1984, p.704

[7] Marc 12, 13-17

[8] E. KÄSEMANN, Essais exégétiques, Delachaux & Niestlé 1972, p. 28

[9] Actes 4, 19

[10] Actes 5, 29

[11] E. KÄSEMANN, op. cit., p. 32

[12] Id., p. 36

[13] Ibid., p. 41

[14] Ibid., p. 42

[15] Ibid., p. 44

[16] Jean DELUMEAU, La peur en Occident, Pluriel 1982, pp 188-224

[17] Franz J. LEENHARDT, L'épître de Saint Paul aux Romains, Labor et Fides 1995, p. 190

[18] Karl BARTH, Petit commentaire de l'Epître aux Romains, Labor et Fides 1956, p. 150

[19] Juan Luis SEGUNDO, Le christianisme de Paul, Cerf 1988, pp 109-110

[20] C. SPICQ, AGAPE dans le Nouveau Testament I, Gabalda 1958, p. 263