3. L'Agapè dans la littérature johannique






A. Dans l'évangile selon Jean

   

      A la lecture de l'évangile, nous observons que régulièrement les termes agapav et philein sont utilisés comme équivalents.[1] Néanmoins, en fin de parcours nous préciserons une nuance qui peut être d'importance. Si le grec utilisait de façon constante le verbe philein, la LXX va privilégier le verbe agapav qu'elle connote religieusement. Celui-ci tendra pour cette raison à s'imposer dans le N.T. qui l'utilisera constamment tout en conservant l'utilisation du terme classique de philein. Cependant, ce dernier n'apparaîtra plus dans les épîtres de l'école johannique.

Par ailleurs, dans la tradition johannique, l'agapè possède clairement un caractère ecclésial. Ainsi dans I Jn, agapè est utilisé 15 fois avec l'indication d'amour du frère, de celui qui partage le même foi. Il est particulièrement remarquable aussi, qu'à l'inverse des synoptiques, Jean ne parle pas de l'amour des ennemis.



a) Jean 3,16 : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. »


  L'auteur nous donne ici le sens de la théophanie christique. Nous est laissé à entendre que, jusqu'à cette venue, la probabilité de perdition était plus importante. Mais, en l'absence de toute précision, nous déduirons que Jean, au travers du discours de Jésus, fait référence à une situation permanente, où, en l'absence de la Bonne Nouvelle, aucun rayon lumineux ne troue l'épaisseur d'un destin doté des seules perspectives vides de sens sinon d'une réussite où la compétition et le rapport de force tiennent lieu de colonne vertébrale à l'existence. La valeur naît alors de la référence qui peut être établie à partir d'une situation comparative et non à partir d'une norme communément reconnue.

  En effet, l'obscurité renvoie au système de valeurs générées par les pratiques telles qu'elles se mettent en place au service des intérêts particuliers ou catégoriels ainsi que l'histoire nous le montre depuis l'origine ; tandis que la lumière fait référence à une pratique où l'intérêt réside dans la rencontre respectueuse de la dignité et de l'épanouissement réciproque. Aussi l'abandon d'une part de ce que l'on peut justement revendiquer serait une démission du droit, l'abandon de la proie pour l'ombre.[2] Or dans cette ombre attend la vie, seulement visible dans la lumière du Christ.

  Dans un monde renfermé sur ses limites restreintes, comment justifier de la pertinence d'un certain désintéressement ? C'est ici que l'Evangile joue un rôle clef et partant où se vérifie l'importance du messager. Son inscription dans notre espace-temps fut l'occasion d'un dépassement de la sagesse humaine raisonnable pour entrer dans une démarche libératrice et folle dans la précise mesure où elle n'accorde plus la même importance à ce qui pourtant devrait rester incontournable. Et dans la proportion même où la valeur accordée à l'objet référentiel d'une mimesis d'identité perd de sa prégnance, il redevient possible de "vivre". En d'autres termes, la lumière éclaire un "à venir", une perspective, un but, un "ultime" dirait Tillich, qui, en retour, induit dès le départ l'orientation correspondante à l'objectif, ce qui, toujours rétroactivement, entretient l'espoir.

En ce sens, l'éclairage, précisant l'orientation, donne à voir, à celui qui l'accepte, les implications de ses choix d'existence. Pour Jean, la réponse, alors motivée, à l'agapè divine y sera étroitement corrélée et conduira non vers une condamnation, mais vers le salut, c'est-à-dire vers l'état de quelqu'un qui sait où il va, qui n'a pas perdu son chemin. "Croire en Lui" signifie choisir une projection de vie qui conduit à la vie selon les termes de Dt 30. Entrer dans la démarche souhaitée par Dieu, c'est entrer dans la vie éternelle, d'où le présent du subjonctif : « qu'il ait » (ἐch). Telle est la réponse de Dieu, laquelle reste cependant subordonnée à la réponse de l'homme, et, c'est cette dernière qui est le critère d'un jugement qui se limite en l'occurrence à un entérinement de ce choix premier[3], sans qu'il soit encore question d'appartenance à une communauté religieuse particulière, mais simplement d'une pratique "de la vérité". En définitive, Dieu prend acte de notre acceptation ou rejet de sa proposition ainsi que le précise le v. 19 : « Et le jugement le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l'obscurité à la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. »

« L'éternité comme qualité de la vie divine ne peut être attribuée à un être qui, en tant que condamné, est séparé de la vie divine. Là où se termine l'amour divin, l'être finit ; la condamnation peut uniquement signifier que la créature est abandonnée au non-être qu'elle a choisi. »[4]

Dieu prend l'initiative d'entrer en relation en offrant sa lumière, mais les hommes ne l'ont pas acceptée, préférant leurs oeuvres vénales. Il appartient ensuite au chrétien de redonner force à ce projet de vie qui prend vigueur dans l'agapè du Père. Agapè dont l'ampleur fut démontrée par le service du Fils. Le v. 16 structuré par oὑtvV... ὡste, insiste sur cette implication de Dieu, reprise et largement commentée en I Jn 4. Cette étroite collaboration est confirmée par le v.35 : « Le Père aime le Fils, et il a remis toutes choses entre ses mains. »

Le dialogue avec Nicodème, dans ce même ch. 3, n'est certainement pas le résultat du hasard. La composition rappelle avec précision l'ancrage nécessaire dans une communion spirituelle : « Il vous faut naître d'en haut » (v.7). Dans Jean, ce préalable est constamment réitéré. La Bonne Nouvelle ne devient opératoire qu'après la reconnaissance, dans la foi, du Christ car seul « celui qui reçoit son témoignage ratifie que Dieu est véridique. » (v.33)

 

 

b) Jean 8,42 : « Jésus leur dit : - si Dieu était votre Père, vous m'auriez aimé, car c'est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne suis pas venu de mon propre chef, c'est Lui qui m'a envoyé. »

 

Dans ce passage, l'auteur relie le statut de disciple et l'entendement de la Parole pour développer l'idée que seul le vrai disciple entend la Parole et donc accède à une expérience suffisante de la vérité que pour conduire à la liberté.

Aussitôt s'installe un débat autour de deux notions principales.

1° - qu'est cette liberté qui semble étroitement liée à la réception de la Parole ? sinon de la comprendre pour accéder à une vraie liberté, celle de l'humain affranchi des faux semblants qui masquent l'être par les illusions de l'avoir. Or seul le Fils enseigne en profondeur les nouveaux rapports qui s'établissent par l'instauration du Royaume de Dieu. Jésus transmet ce qu'il a vu auprès de son Père (v.38), son discours reprend ce qu'il entendit de sa part (v.40). Comment ses contradicteurs peuvent-ils encore se prétendre disciples alors qu'ils s'opposent à la parole porteuse d'une vérité émanent de Dieu lui-même. Pour Jean, si l'on aime le Père, on lui obéit, car aimer, c'est agir selon sa volonté. En quoi, chez lui, la vie tient exclusivement sa source de la vérité qu'ailleurs il nomme "pain de vie" (6,35.48) ou "eau vive" (4,10).

Toute résistance conduit nécessairement au mensonge mortifère dans la mesure où la chimère de l'auto-réalisation prétend conduire à l'épanouissement, alors qu'il ne conduit qu'à la rivalité. La compétition se dresse continûment contre toute idée de solidarité. Seul le plus méritant est digne d'occuper le terrain, le marché, le pouvoir. Si dans l'absolu, cela est admissible, tout dépend des critères qui fondent la notion de mérite, et pour autant cela justifie-t-il l'absence d'obligation d'une solidarité, non pas uniquement d'assistance mais politique. Les laissés pour compte, les sacrifiés au combat ne pèsent pas d'un grand poids au regard de l'histoire. C'est en cela que le diabolique est meurtrier, dans l'exacte mesure où il inverse les priorités. Un ordre des choses où la réussite, qu'elle soit individuelle, nationale ou industrielle, conserve la priorité sur les notions de solidarité, de dialogue, de respect mutuel. Lorsque le texte dit : « Votre père, c'est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès le commencement il s'est attaché à faire mourir l'homme ; il ne s'est pas tenu dans la vérité parce qu'il n'y a pas en lui de vérité... » (v.44), l'auteur stigmatise la totale absence de valeurs existentielles, la perversion des relations humaines qui aboutissent à l'établissement du "droit du plus fort". A l'opposé, en contraste radical, se place Jésus : « Si Dieu était votre père, vous m'auriez aimé... » Ce langage enseigne l'agapè. Il y a, à la fois, l'intelligence et le cœur, mais pour être réceptif l'un et l'autre doivent être rendu disponibles par un minimum de détachement. Or dans un contexte de lutte, cette liberté est interdite à l'homme. Même plus, prendre ses distances est perçu comme désertion. La solidarité s'exerce strictement avec la cause prônée, laquelle nous transcende comme objet ultime (l'idole en fin de compte), qui mérite donc notre sacrifice (notre mort réelle ou symbolique). La solidarité perd ainsi toute signification de fraternité hors du champ restreint d'un intérêt catégoriel, toute dimension d'échange réciproque. Bien sûr des poches "humanisées" subsistent, mais situées aux frontières des centres nerveux de la dynamique sociale. Elles paraissent comme avatars d'une histoire des utopies. Est-ce un hasard si dans le texte, Jésus est qualifié de Samaritain et de possédé (v.48), d'étranger infréquentable dont les valeurs sont complètement hors du cadre du respectable, du raisonnable, du socialement reconnu ?

 

2° - En toute logique le deuxième point qui fait débat interfère avec la compréhension générale du sens de la vie. Dans l'optique courante, la vie terrestre n'est pas perçue comme le lieu d'élaboration de notre équation expérimentale de l'existence, mais comme celui de notre affirmation d'identité spéculaire, c'est-à-dire fondée sur les valeurs communément acceptées et dès lors précisément dépourvues de toute dimension existentielle signifiante. Plus l'homme tente d'édifier son être par ce procédé, plus il sacrifie de liberté puisqu'il s'attache davantage à ses prothèses identifiantes.

Alors que l'homme se construit une vie dont le vide est meublé d'éléments qui l'emprisonnent sournoisement, les disciples élaborent leur vie à partir d'un sens ultime qui l'éclaire et en recule la limite d'ombre, une vie où la dimension spirituelle fondée sur l'agapè confère une signification inhérente génératrice d'une identité reconnue pour elle-même. Cette vie irriguée par la Parole ne s'édifie pas sur les biens périssables mais sur une perspective qui, en retour, clarifie la problématique de l'aujourd'hui. Pour le chrétien de conviction - pas nécessairement le chrétien socio-culturel pour qui la tradition tient lieu de critère d'appartenance ; de même à l'inverse, l'appartenance ecclésiale ne fonde pas le chrétien dans une démarche de conviction (qu'est-ce être enfant d'Abraham ?) - la promesse eschatologique de la résurrection est une réalité présente qui, conjuguée à la notion d'agapè fonde son existence terrestre sur des bases qui le rendent à lui-même, c'est-à-dire le recentre sur l'être dans une vraie liberté d'existence qui ose un engagement concret.

 

 

c) Jean 10,17 : « Le Père m'aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite. »

 

Ce sera dans une parfaite continuité de pensée que nous pourrons lire Jn 10. Lorsque la parabole décrit le berger mercenaire (v.12), elle nous le montre désertant face au danger, car aucun lien ne le rattache aux brebis. A l'inverse, le bon berger mène sa tâche jusqu'à l'ultime car il connaît ses brebis et ses brebis le connaissent, comme lui et le Père se connaissent (vv 14-15). Cette connaissance mutuelle n'est pas abstraite, mais fondée sur l'agapè dont le premier signe est le désintéressement. Le mercenaire calcule le prix du risque et choisit en conséquence. Le bon berger, en l'occurrence Jésus, agit par fidélité, sans calcul : « je me dessaisis de ma vie pour les brebis ». C'est pourquoi il est exemplaire d'une conduite inspirée par l'agapè, d'un engagement responsable qui ne déserte pas face aux brigands et aux voleurs (v.10)

A partir du v.14, Jésus reste seul sujet du récit. Le disciple n'a pas la même fonction que le maître, cependant l'exemplarité du maître inspirera sa démarche.

Jésus dépose sa vie (tiqhmi thn yuchn) afin de la recevoir à nouveau. Sur ce chemin du don, Jésus nous précède en tant que "premier-né d'entre les morts" (Col 1,18), afin qu'il ne soit pas absurde d'entendre ce discours : « celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s'y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jn 12,25 et // synoptiques).

Il convient de se souvenir qu'il n'est jamais question de "morale" en matière d'Evangile, sinon que de morale, il n'y a que le respect responsable de la dignité d'autrui. Précisons que le sens profond du verbe tiqhmi contient l'idée de poser un élément de référence autour duquel s'organiseront tous les autres ; ainsi d'une pierre angulaire ou d'une valeur première à partir de laquelle on évalue les autres, poser un objet à sa bonne place dans un ensemble en même temps que peut s'y trouver l'idée de dépôt comme mise de côté temporaire. Ainsi d'ailleurs, Jésus reprendra sa vie lors de la Résurrection. Jésus pose sa vie comme référence et point d'appui de la Bonne Nouvelle pour tous.

Aussi - perdre sa vie pour la gagner - n'implique en aucune façon une dévalorisation de l'existence, un renoncement monacal, mais une inversion des priorités. Plutôt que de porter atteinte au droit, au bien de mon voisin, j'accepte de renoncer à une part d'intérêts mêmes licites au regard de la loi. C'est ici qu'intervient la foi proprement dite : «  ai-je confiance dans la promesse du Fils qui m'affirme que l'agapè donne de vivre d'une autre vie. Que vais-je privilégier ? Les valeurs qui engendrent des conflits, mais favorisent un enrichissement matériel ? Où l'agapè qui réconcilie les hommes parce qu'elle renonce aux intérêts litigieux, qui cherche à restaurer l'harmonie entre les hommes, mais par là n'offre pas les mêmes perspectives d'opulence puisque les richesses seraient équitablement réparties.

La question se complexifie du fait que le choix concurrentiel n'entraîne aucun rejet social puisqu'il est paradigmatique. Inversement opter pour la philosophie de l'agapè crée des remous. Ainsi Jésus lui-même fut la première victime de son discours. L'agapè enseigne précisément des priorités qui impliquent de faire le deuil de ses rêves de magnificence terrestre car « des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » (Jn 12,8). Or c'est le refus d'abandonner cet éternel phantasme qui provoque l'hostilité défensive ou revendicative. Se rêver comme dieu pour ne pas se voir nu.

 

 

*

 

 

Néanmoins, une nuance peut y être introduite. Le texte grec peut aussi se traduire comme suit : « afin que de nouveau je la reçoive ». Nous retrouvons alors l'idée courante enseignée par les évangiles et exprimée par Jean en 12,25. Dans la parabole, Jésus se raconte comme incarnant cette sagesse. La trame de cet exemple est, comme nous venons de le voir, l'agapè. Jésus connaît ses brebis et celles-ci le connaissent, car leur relation se fonde sur l'amour. L'agapè implique la reconnaissance de l'autre en tant que personne. Dès lors est nécessairement privilégié l'intérêt légitime de cet autre par rapport à un avantage personnel conséquemment stérile dans la mesure où ne favorisant pas l'épanouissement de l'être (yuch). Cette dimension essentielle est introduite par la notion de communion entre le berger Jésus et son Père, laquelle est ici transposée entre le berger et ses brebis. C'est de cette communion dans l'agapè que surgit la vie véritable. Se comprend alors aisément la caractéristique des voleurs et des brigands que suivent les brebis qui se perdent. Il y a dans ce texte un constat tragique. Ces dernières n'ayant pas reconnu sa voix - l'on retrouve la thématique du chapitre premier : le monde ne l'a pas reconnu (v.10) - sont en quelque sorte complices des mauvais guides dans la poursuite d'un bénéfice immédiat mais trompeur car, en fait, il n'y a aucune communauté d'intérêt entre eux. Parce qu'elles sont appelées brebis, elles feraient parties du troupeau ; c'est donc qu'il y a travestissement de l'appel. Le discours présente le bien pour séduire et rendre complice d'un objectif inavouable. Dans le texte apparaissent seulement des objectifs matériels ponctuels, promis par les uns, attendus par les autres, qui bientôt les opposeront. Inévitablement, l'on pense à la problématique du monde concurrentiel et aux discours qui en banalisent les contraintes. Jésus donne ici un avertissement qui se veut salutaire : ne prenez pas le leurre pour la proie à saisir.

La seule façon d'éviter l'erreur de parcours ( péché) est de concevoir autrement son existence. Tel est le chemin initié par Jésus, vivre dans le processus de l'agapè. En termes johanniques, cela se traduit : dans la consolation du Paraclet qui maintient l'espérance dans l'adversité et permet de surmonter la difficulté du choix en évitant de se perdre. L'adoption évangélique, en mettant fin au rêve d'auto-réalisation, offre à l'individu la capacité de se reprendre, de retrouver cette liberté réconciliée avec son entourage car « il trouvera de quoi se nourrir » (v.9).

 

 

d) Jean 12,43 : « car ils aimèrent la gloire des hommes plutôt que la gloire de Dieu »

 

La même réflexion se poursuit encore dans ce passage qui reprend l'idée déjà énoncée en 5,44 où la foi est pensée en fonction du choix de ses valeurs : « Comment pourriez-vous croire, vous qui tenez votre gloire les uns des autres et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? » Au travers de quelles prédilections, l'humain cherche-t-il à se valoriser ? Dans le chapitre 5, la question est clairement posée en termes d'identité spéculaire : préférer la reconnaissance par le biais de références communément admises sans se reporter à la Sagesse, donc sans la lumière qui permettrait le discernement des valeurs. Le v.43 applique directement ce travers aux pharisiens par l'utilisation du verbe agapein qui prend ici le sens de préférer, d'attacher plus de prix à la reconnaissance sociale qu'au respect d'une vérité sans compromission quant à l'essentiel, c'est-à-dire respectueuse d'une liberté propice à des relations de qualité.

 

 

e) Jean 13,1 : « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant qu'est venue son heure de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, jusqu'à la fin les aima. »

 

Jean 13,34-35 : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimez les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres. »

 

Dans ce chapitre qu'il faut prendre comme un tout, et dont l'agapè est encore le message central, toujours en articulation étroite avec ce qu'implique la foi, en se souvenant que chez Jean, la foi consiste à recevoir, par l'écoute de la Parole, la lumière du Seigneur (12,46-47). Refuser celle-ci comporte en soi son propre jugement (12,48). La décision appartient à l'homme ainsi que les conséquences qui en découlent. Jésus en prend acte et n'inclut donc pas l'humanité qui le rejette dans le cercle de ses disciples. C'est à ces derniers seuls qu'il s'adresse maintenant, car seuls ils pourront saisir l'économie de l'agapè.

Le changement, le renversement des priorités (toutes choses sont nouvelles, dit Paul) ne peut être mesuré que dans la foi qui recevra sa plénitude après la Résurrection. « Tu comprendras plus tard », dit Jésus à Pierre (v.7). De plus, les implications de l'agapè, par le fait même qu'elles sont relationnelles ne peuvent prendre forme qu'à l'intérieur de l'assemblée active et ne seront visibles qu'au travers de son engagement fidèle. Telles sont les prémices du Royaume de Dieu : « tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples ».

 

Jusqu'à la fin (eἰV teloV), c'est-à-dire jusqu'à l'accomplissement de sa mission (Jn 19,28.30), jusqu'à la manifestation extrême (Jn 15,12-17 - où l'on voit qui sont les siens et qui sont ceux qui ne devront pas se considérer comme supérieurs parce que nommément choisis par Jésus, celui qui les envoie comme il fut envoyé.

Comme l'observe S. Légasse[5], alors que dans les synoptiques, la seule personne "aimée" de Jésus est le jeune homme riche, qui n'est et ne deviendra jamais disciple (Mc 10,21), dans Jean, seuls les disciples sont objet du même amour : Marthe, Marie, Lazare (11,5.36), ainsi que le disciple anonyme et tous ceux qui lui appartiennent (17,1.11-12). Ils forment désormais son troupeau ( Jn 10,3-4). Et parce que les disciples aiment Jésus, ils seront aimés par le Père (Jn 14,21-23 ; 16,27).

C'est pour eux exclusivement que Jésus prie, « parce que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m'as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé. Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés : ils sont à toi () Je ne prie pas seulement pour eux, je prie aussi pour ceux qui grâce à leur parole, croiront en moi. » (Jn 17,8-9.20)

 

Alors que les synoptiques place le dernier repas de Jésus à l'occasion de la fête de Pâque, Jean le situe avant la fête et nous rapporte comme dernier enseignement, non la cène ultime, mais le lavement des pieds (ch.13).

 

v.6 - Si la proposition d'eau est un geste courant et normal, le fait de laver les pieds est un service qui incombe d'abord à l'esclave, ensuite aux femmes (I Tim 5,10), enfin un service qu'un disciple peut rendre à son maître[6]. C'est pourquoi la réaction de Pierre est celle de l'étonnement outré.

 

v.7 - En attendant que soit déchiffrée la portée symbolique du geste, Jésus lui répond : tu comprendras plus tard ! ( dans un cadre post-pascal). En fait, Jésus opère ici un renversement de la distribution hiérarchique des rôles. Ce qu'indique par ailleurs ce que nous avons lu au chapitre 15 lorsque Jésus les qualifie d'amis.

 

v.8 - Pierre ici réfléchit précisément dans un ordre hiérarchique, alors que Jésus illustre le principe d'une purification nécessaire. L'image de l'eau indique une réalité de l'ordre de la grâce. Comme le rappelle Ph. Reymond : « On ne se lavait pas pour être propre, mais pour être pur, et pour pouvoir ainsi se présenter devant Yahweh » [7]. Cf Ez 36,25 ; Za 13,1. Dans la LXX apparaît clairement la spiritualisation du concept par la traduction au moyen du terme kaqaroV.

   Dans le N.T., l'eau n'est jamais séparée de la Parole. Elle n'agit qu'en tant que symbole de l'Esprit de Dieu qui nous éclaire. Le mot n'apparaît pourtant chez Jean qu'en 15,3 mais précisément dans ce sens : « Déjà vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite. » C'est pourquoi Jésus dit bien « A moins que je ne te lave » et non « si tu ne te laisses pas laver ».

Le sens à retenir serait bien celui que propose G. Stemberger[8] : « Le lavement des pieds est donc l'image d'une réalité qui nous sauve de façon analogue. () Le service que Jésus rend aux siens, à cette heure où plane déjà l'ombre de sa mort, est l'image de cette mort quand il a pris forme d'esclave et s'est montré obéissant jusqu'à la mort de la croix. Seul ce service rendu par Jésus donne part au salut, sans le concours de celui qui en bénéficie et qui ne peut que l'accepter ou le refuser. »

 

v.9 - Aussitôt que Pierre comprend cette perspective, il tombe dans l'autre travers : une interprétation sacramentelle ex operare operato.

 

v.10 - A quoi Jésus est amené à nier l'efficacité en soi du lavement, son inutilité dans la perspective d'une purification. Se pose alors la question de l'expression « sinon les pieds ». A cela L'Eplattenier répond : « Un pèlerin qui a pris un bain de purification quelques jours avant la Pâque n'a plus besoin, au moment du repas festif, que de laver la poussière de ses pieds pour être pur. Dans la cohérence de la pensée johannique, c'est la mort et la résurrection de Jésus qui apportent la purification que l'eau du rituel juif symbolisait, mais ne réalisait pas. » [9] Comme l'enseignait Jean le Baptiste (Jn 3,27) : « Un homme ne peut rien s'attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel. »

 

vv.14-16 - Luc nous permet d'entrevoir la raison de ce passage (Lc 22,24-27) : « Or moi je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert. » Ceux qui se réclame d'un statut socialement supérieur passe à côté de la relation juste. Le texte de Jean précise bien qu'il s'agit d'un exemple, donc parmi d'autres possibles. Ainsi même le service le plus humble en apparence, surtout si l'on peut se valoriser d'une position élevée - et, là, réside le risque de passer à côté de l'essentiel -, peut être d'une importance première. Toutes les révoltes sont nées de la nécessité ultime de se défendre contre l'intolérable lorsque les pouvoirs et les dominations comme disent les textes (en termes d'aujourd'hui les décideurs économiques et politiques), oublient leur responsabilité. Nous sommes face à l'exemple concret de ce qu'impliquait le message prophétique. De plus, Jésus rappelle aux disciples, comme le laisse entendre le texte de Luc, que leur élection n'est pas une prérogative qu'ils pourront imposer aux membres de la communauté, ce qui malheureusement sera vite oublié par le christianisme triomphant. De plus, la notion de service interdit l'indifférence à l'égard de la personne qui a besoin de soutien sous prétexte que son cahier de charge ne le prévoit pas ! Autrement dit : de qui suis-je le prochain ?

 

v.17 - Aussi, si cela est compris, nous sommes heureux.

 

 

vv.34-38 - Le commandement nouveau

 

Dans la pensée juive, le peuple formait un tout face à Dieu. Ainsi le mal ou le bien accompli par l'un d'entre eux retentissait sur tous. Aussi une parole comme celle de Jésus rapportée en Mat 25,40 était facilement comprise : « En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ! ».

Cependant, jusqu'alors la pratique courante excluait du devoir de charité ceux qui n'appartenaient pas au peuple. Avec le Jésus johannique, cette restriction disparaît. Tous sont appelés, quoique peu seront élus ajoute Matthieu.

La pensée johannique s'inscrit dans une dualité permanente, une opposition constante entre la lumière et les ténèbres, entre la communauté et le monde, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Ces oppositions ne s'organisent pas en dualisme de type gnostique, mais il y a une distinction permanente. D'où le passage net dans I Jn 2,15 : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui. » En quelque sorte, si la restriction du champ d'activité de la charité ne passe plus par le critère d'une filiation abrahamique, pour l'école johannique, elle passe maintenant par celui de la réception de la Parole.

La position des disciples est du coup inévitablement problématique. Car d'une part, la volonté du Père est de sauver tous les hommes ; Christ n'est pas venu pour juger mais pour sauver (Jn 3,16-17 ; 12,47). Malheureusement constate Jean, le monde ne l'a pas reçu ; il a préféré les ténèbres à la lumière (1,10-11 ; 3,19). Alors, que faire ?

La réponse de Jean se trouve dans le chapitre 17 où il fait dire à Jésus : « 11Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous sommes uns. () 14Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. 15Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. () 17Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. »

Nous constatons deux points d'importance : 1° La prise en compte de l'hostilité d'un monde avec lequel peu de compromis sont possibles, mais dont, pour autant, il ne faut pas s'abstraire car il s'agit d'y témoigner. 2° Contrairement aux orientations habituelles face à l'adversité (cf les psaumes d'imprécation, par exemple), aucune résistance ne fait appel à une hostilité en réaction. La préservation du disciple se garantit uniquement par la justification permanente exprimée ici par la sanctification par la Parole.

Ainsi les premières communautés chrétiennes se distinguaient nettement du mouvement de Qmran où l'hostilité du monde se traduisait en retour par un rejet méprisant et une animosité radicale, se contentant, elles, de se garder du monde tout en l'interpellant. Or pour se faire, il faut accepter de perdre sa vie pour la recevoir du Père, c'est donc toujours du renversement des valeurs qu'il s'agit. « C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » (Jn 6,63) Autrement dit, dans le Royaume, donner sa vie est équivalent à l'abandon de toute réalisation personnelle détachée de son contexte social - vivre par soi et pour soi seul, car c'est alors la perdre, paradoxalement - afin de ne jamais être impliqué dans des processus qui conduisent à la destruction de l'autre (voir à ce sujet les avertissements aux Colossiens), par conséquent lui préserver toutes les possibilités de rencontre, d'ouverture à la Lumière. Ce renversement des priorités va jusqu'à interdire non seulement la préférence nationale, mais dans le cadre précis du témoignage dû à la Parole, jusqu'au refus de la préférence familiale - les clans pouvait être très étendus et puissants dans les sociétés proche-orientales et arabiques - si elle doit pour cela être discriminatoire ou d'un parti pris de mauvaise foi. (cf Luc 14,26)

En conséquence, le témoignage et la Parole poursuivent l'œuvre initié par Jésus à l'égard du monde dont, par la force des choses, le chrétien se sent coresponsable, mais l'amour fraternel, parce que simultanément filial, ne peut par définition s'exercer qu'au sein de la communauté des enfants de Dieu, même plus, le doit, comme l'indiquent les épîtres.

 

Enfin, chez Jean, la mission n'est jamais absente, car elle est la justification de l'Eglise. C'est sa manière d'aimer le monde et de dépasser le clivage ami - ennemi puisque par la réconciliation dans l'amour de Dieu, elle peut transformer ses ennemis en amis, en frères. Il est remarquable par ailleurs de constater que la venue de Jésus en Palestine coïncide avec la période par excellence de l'activité missionnaire dans l'histoire juive. Encore que d'aucuns contestent toute idée de prosélytisme au sein du judaïsme[10], les aspirations à des formes renouvelées de spiritualité au sein de l'Empire romain favorisèrent la diffusion du judaïsme de même que par la suite du christianisme.

Ainsi l'agapè cherche la réconciliation afin de pouvoir établir une réelle relation profonde avec ceux qui auront écouté la Parole. Pour autant cette recherche n'exclut pas le conflit. En effet, si le souci de l'autre inclut les notions de justice et de solidarité, il peut arriver qu'il faille s'opposer concrètement aux excès constatés. Jésus connut de ces colères dont certaines sont restées fameuses. Et si le disciple n'est pas plus grand que son maître, que ses colères lui soient pardonnées Ceci dit, ne pas exprimer d'indignation quand cela s'impose ou ne pas prendre parti en cas d'urgence, sont les meilleures façons de faire montre, non pas d'amour, mais d'indifférence. L'amour exige que l'on se dresse contre les vrais ennemis de l'humanité. N'oublions pas qu'en 1938, Chamberlain et Daladier, revenant d'Allemagne, n'avaient que le mot paix à la bouche.

Une solidarité n'est jamais abstraite ; bien souvent aimer tout le monde peut vouloir dire n'aimer personne en particulier.

 

 

f) Jean 14,15 : « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements. »

      v. 21 : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime ; or celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; et je l'aimerai et je me manifesterai à lui. »

      v. 23 - 24 : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles ; or la parole que vous entendez n'est pas la mienne mais de celui qui m'a envoyé : le Père. »

      v. 28 : « Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m'en vais et je reviendrai vers vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi. »

      v. 31 : « mais il faut que le monde reconnaisse que j'aime le Père et que je fais comme le Père m'a commandé. Levez-vous ! Partons d'ici ! »

 

La première partie de ce chapitre rappelle l'identité, dans les limites de notre espace-temps, du Père et du Fils (v.9) et, partant, de l'authenticité des paroles dites.

Chez Jean, la mise en pratique est corrélative à l'écoute du message ; elle en est le prolongement naturel, par conséquent le signe précis d'une réalité vécue (v.15). Dans cet engagement, nous ne sommes pas livrés à nous-mêmes.

Le "Paraclet" nous assistera "pour toujours" dans cette démarche. Habituellement traduit par "consolateur", terme pas tout à fait satisfaisant car un peu limitatif de sens. Pour cette raison, le terme grec est généralement utilisé dans les versions les plus récentes.

Au v.16, Jésus annonce la venue d'un autre Paraclet. Selon la traduction classique proposée par A. Bailly, le terme signifie : celui que l'on appelle à son secours, d'où avocat, défenseur. En I Jn 2,1, ce sont ces substantifs qui sont généralement utilisés dans les traductions. Dans ce verset-ci, ils s'appliquent à Jésus. Nous y retrouvons la même affirmation d'une nécessaire conformité d'engagement traduisant dans les faits l'observation cohérente de son enseignement : « Celui qui garde sa parole, c'est en lui vraiment que l'amour de Dieu est accompli. A cela nous savons que nous sommes en lui. » (I Jn 2,5). De plus, le v.17 le qualifie d'Esprit de Vérité et au v.6, Jésus se présente comme "le Chemin, la Vérité et la Vie" qui conduisent au Père. En fait, toutes ces distinctions présentent dans leur articulation un seul et même rapport qui perdurera dans l'agapè comme l'indique le v.23.[11] De là viendra la paix, non celle proposée par le monde qui s'appuie sur l'équilibre des rapports de forces, mais celle qui n'est plus affectée par la crainte (v.27). En cela, celui qui est notre avocat nous justifie par la grâce de sa vérité, laquelle nous réconcilie tant avec nous-mêmes qu'avec tout homme de bonne volonté et nous console par les promesses et la sagesse de ses paroles dans les épreuves du parcours. Celles-ci répondent au constat désabusé de l'Ecclésiaste : Tout est vanité et poursuite de vent.

Le v.19 dont les verbes sont au futur, indique implicitement que l'intelligence profonde de cette sagesse, résultera de la rencontre avec le Christ ressuscité : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, et que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; - car la Vie s'est manifestée : nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue - ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à votre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. » (I Jn 1,1-3) Si le monde ne verra plus Jésus, les disciples le verront vivant, alors la foi leur sera communiquée dans la conscience plénière de l'assurance de vie (v.20 et surtout v.29).

Dans la communion opérée par l'agapè réside l'Esprit qui fait vivre le chrétien. Les choses dites par Jésus resteront opératoires dans la vie du disciple, par cette relation intime et intérieure, maintenue par la mémoire de son enseignement, c'est-à-dire dans une vie qui se déroule sous l'égide de la Bonne Nouvelle (v.26). Ce que Jésus avait déjà précisé : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. » (Jn 6,63) En ce sens déjà, le livre de la Sagesse de Salomon exposait le rôle de la Sagesse qui habite celui qui ne la refuse pas et joue en lui un rôle d'éducateur en tant qu'esprit saint (Sg 1,1-5) L'apôtre Paul exprime un point de vue semblable en II Co 3 : « 16 C'est seulement par la conversion au Seigneur que le voile tombe. 17 Car le Seigneur est l'Esprit, et là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. »

C'est pourquoi, nous partageons l'hypothèse de G. Theissen qui voit dans le Paraclet la disposition du message évangélique, héritage transmis dans le temps par les communautés fidèles à l'esprit de Jésus Christ. « Le Paraclet représente à l'évidence la tradition orale johannique des paroles de Jésus, qui a été à la base des discours de révélation. »[12]

Le fondement de la crédibilité de ce discours passe par la fin tragique de l'homme Jésus, mis à mort par le prince des ténèbres, symbole d'une humanité livrée à elle-même, mais bientôt vaincue, dans l'espérance, par le consolateur ressuscité.

 

 

g) Jn 15,9-10 : « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimé ; vous demeurerez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. »

      vv.12-13 : « ceci est le commandement, le mien : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimé. Plus grand que cet amour personne n'a : que quelqu'un dépose sa vie pour ses amis. »

      v. 17 : « Ces choses je vous ordonne afin que vous vous aimiez les uns les autres. »

 

Jésus poursuit son enseignement à propos de l'agapè en la décrivant agissante parmi les disciples. Tels les sarments rattachés au cep produisant du fruit, ainsi le disciples demeurant en Christ. En quelque sorte, l'agapè agit comme la sève dans la vigne. Elle ne peut que donner du fruit, produit de la foi ; par opposition aux oeuvres, produits d'une morale. (Néanmoins cette distinction de vocabulaire ne prit de l'importance qu'avec la Réforme.)  Si tel n'est pas le cas, la branche stérile est ôtée[13]. L'image illustre les relations entre frères reliés par leur communion au Christ. Il n'est pas question ici de relation au monde. Le "comme" (kaqwV) des v. 9 et 12 indique le lien d'enracinement dans l'agapè : comme Jésus est aimé par son Père et comme il nous aime, nous nous aimerons les uns les autres, ce qui peut aller jusqu'à déposer sa vie pour ses amis. La permanence de cette communion est illustrée par le verbe menein qui véhicule l'idée d'une stabilité dans le temps. I Jn 4,16 précise : une fidélité dans l'agapè est la clef qui rend la demeure pérenne. Jn 15,10 apporte l'indication suivante : par l'observation des commandements. En d'autres termes, agir en fonction de ce qu'implique l'agapè, c'est rester dans la juste voie, celle qui conserve la relation claire avec le Père. Or l'amour implique la recherche d'une compréhension sans ambiguïté, sans duplicité, avec le vis-à-vis. Il ne peut en être autrement à l'égard de Dieu. L'amour fraternel est inséparable de la foi chrétienne (Jn 15,14). Cet amour entre disciples (souvent désigné par le terme filadelfia) paraît en quelque sorte inconditionnel et ne correspond pas stricto sensu à la notion d'agapè. Entre frères règne la confiance ; à l'égard du "monde", l'agapè, visant à l'établissement de relations plus justes, peut s'entourer de dispositions contractuelles. En effet au sein de l'assemblée, les disciples choisis et établis par le Christ ont une responsabilité de solidarité en vue de la mission, leurs relations intra-communautaires servant de vitrine du Royaume de Dieu afin de susciter le questionnement dans l'esprit des homme de bonne volonté. L'agapè inspire bien entendu la filadelfia, mais conditionne précisément les modalités relationnelles avec l'extérieur, là où, face à l'ennemi, la filia est évidemment inexistante. En ce sens, comme généralement dans la pensée vétéro-testamentaire, l'élection est l'acceptation par Dieu de la personne (jadis Israël) en vue d'être témoin du message à transmettre, l'élection est une vocation reconnue à exécuter telle tâche précise. « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; mais c'est moi qui vous ai établis pour que vous alliez[14] et portiez du fruit et que votre fruit demeure afin que tout ce que vous demandiez au Père en mon nom, il vous le donne. » (Jn 15,16) C'est pourquoi la notion de commandement doit être comprise de la façon suivante : Tu n'aime pas parce que tu dois, mais parce que tu aimes tu dois.... Comme le rappelle fort opportunément le v. 15, nous ne sommes pas esclaves, mais amis.

En même temps, si responsabilité , il y a, il n'y a plus culpabilité.  Comme le précise le v. 22 : « Si je n'étais pas venu, si je ne leur avais pas adressé la parole, ils n'auraient pas de péché ; mais à présent leur péché est sans excuse. » Les références normatives sont extrêmement fluctuantes, dès lors la prise de conscience de ce qui est bien et mal est en soi d'ordre culturel : par contre en présence du principe d'agapè et en proportion de son explicitation, préférer les accommodements existants (rester dans les ténèbres) en niant les catégories de captivité qui en découlent qui sont de l'ordre de l'absurde, sont autant de tentatives de fuite d'une prise de position dans l'ordre de la véridicité.

 

 

h) Jn 17, 23-26 : « 23Moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient accomplis dans l'unité, afin que le monde connaisse que tu m'a envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. 24Père, ceux que tu m'as donné, je veux que là où moi je suis, eux aussi soient avec moi pour qu'ils contemplent ma gloire, celle que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant la fondation du monde. 25Père juste, le monde ne t'a pas connu ; moi par contre, je t'ai connu et ceux-ci ont reconnu que toi tu m'as envoyé. 26Et je leur ai fait connaître ton nom et (le) ferai connaître, afin que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux. »

 

Dans ce passage oratoire, deux points ressortent comme d'importance : 1° le souci de l'unité des croyants, 2° dans le but de communiquer la foi au préexistant, envoyé dans une démarche d'amour.

La communion d'esprit qui naît de la foi, crée l'unité d'objectif autour de celle-ci, et cette unité se vit dans l'agapè qui en révèle la consistance « afin que le monde croie que tu m'as envoyé » (v.21). Le témoignage porté par cette vie inspirée par l'agapè, authentifié par l'unité vécue, révèle la force de l'amour que le Père a transmis à ceux qui sont devenus ses enfants par le truchement de la théophanie christique (v.23). Cette œuvre destinée à éclairer le monde, n'a été reconnue que par quelques-uns, c'est pourquoi le monde reste fermé au joyeux message.  Seuls les disciples ont reconnu dans le Fils l'amour du Père. Or cette reconnaissance est le signe que l'individu vit dans la foi.Cette compréhension - aussi décrite comme la perception de la gloire[15] de Jésus - indique l'accompagnement de l'Esprit dans l'existence. Chose qui ne devient possible qu'avec la Résurrection manifestée, ainsi que le laisse entendre le v. 7,39 : « Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui ; car il n'y avait pas encore d'Esprit, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. » Ainsi, il y a ceux que Jésus a choisis (ou reçus de son Père) et puis tous ceux qui constitueront l'Eglise par la Parole annoncée au travers des âges.

Si la volonté du Père reste « que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 6,40), pour autant Jésus ne le ressuscitera que s'il croit en lui (cf Jn 3,16-18). La proposition reste valable, mais tant que la réponse reste absente, rien ne peut être initié. C'est pourquoi l'évangéliste reprend au v. 17,: « Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont à toi. » Et seuls ceux-là demeureront avec lui comme nous l'avons lu en 17,24 car en la matière sa volonté (qelw au v.24) rencontre celle du Père : « Or c'est la volonté de celui qui m'a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » (Jn 6,39)

La compréhension du message de l'Evangile qui est reconnaissance de la dimension divine de Jésus, avec l'espérance assurée en sa fidélité salvatrice, créent les conditions d'une vie apaisée, réconciliée. « Je vous laisse ma paix ; c'est ma paix que je vous donne. » (Jn 14,27)

 

 

i) Jn 21,15-17 : « Quand donc ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon Pierre, Simon (fils de) Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui dit : Oui, Seigneur, tu sais que j'ai de l'amitié pour toi. Il lui dit : mène paître mes agneaux. Il lui dit de nouveau pour la deuxième fois : Simon (fils de) Jean, m'aimes-tu ? Il lui dit : Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. Il lui dit : fais paître mes brebis. Il lui dit pour la troisième fois : Simon (de) Jean, m'aimes-tu ? Pierre fut affligé (de ce) qu'il lui a dit une troisième fois : m'aimes-tu ? et il lui dit : Seigneur, toi qui es informé de tout, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit : mène paître mes brebis. »

 

Dans ce passage, la tonalité des échanges entre Pierre et Jésus est bien différente de celles qui eurent lieu au ch. 13,36-38. Le contraste est encore plus frappant avec l'expression rapportée par les synoptiques (Mt 26,33 ; Mc 14,29). Ce qui y ressort des déclarations de Pierre est une assurance totale dans sa propre valeur, supérieure à celle des autres. Le but du "défi" est de rester ferme, même si les autres tombent. Mais la question reste, pourquoi ? Or à cette question, la réponse inclurait la dimension d'agapè qui précisément ne peut ouvrir le champ à ce genre de comparaison.

Est-ce pour cela qu'à deux reprises, la question de Jésus : « m'aimes-tu » utilise le verbe agapein ? verbe dont le sens a une composante technique dans le N.T. Sa mise en relation avec le verbe filein dans la réponse n'est peut-être pas due au hasard, d'autant qu'à la troisième reprise, Jésus reprendrait le terme à son compte. Le « m'aimes-tu ? » aurait-il alors une autre nuance ? Il se peut qu'alors, Jésus accepte la protestation de l'affection sincère de Pierre. Celle-ci ne fut sans doute jamais mise en doute par Jésus, mais elle n'avait pas été épurée par le décentrement de soi qui ouvre à l'agapè. C'est ce que teste la première question : « pleon toutwn, plus que ceux-ci ». Cette fois, Pierre ne relève plus la comparaison. A la deuxième reprise, il en va de même, Pierre réaffirme son affection pour Jésus. Parce que j'ai de l'affection pour toi, je te serai fidèle ; non plus parce que je suis le meilleur. C'est pourquoi, à la troisième reprise, lorsque Jésus reprend à son compte le terme filew, Pierre fut affligé. D'une part, par l'insistance du doute, d'autre part, parce que le verbe filew vise plus la réalité du sentiment que la qualité d'une pratique. En effet, on peut avancer ici l'hypothèse d'une nuance précise entre les deux termes. Nuance reprise d'ailleurs par le Bailly. Ainsi le sens premier qui caractérise le verbe agapein pourrait être "accueillir avec amitié", pour le verbe filein, l'on peut opter pour "aimer d'amitié". Il s'ensuit que l'on peut "agapein" un ennemi, mais qu'il est impossible de "filein" un ennemi.

En l'occurrence, dans ce passage, si Pierre a fait un accroc dans la fidélité de sa relation avec Jésus (plan de l'agapè), il ne peut admettre avoir jamais suspendu son affection à l'égard de Jésus (filia).

Agapein impliquerait ainsi l'idée d'agir conformément à l'amour requis par Dieu, filein parle plutôt d'un sentiment d'amour ou d'amitié éprouvé pour autrui, indépendamment d'une qualité de service ou d'engagement particulier. Ce sentiment pouvant perdurer même lors d'entorses faites au contrat de confiance.

 

Finalement, Jésus accepte cet amour typiquement humain et rétablit Pierre dans une relation de confiance. Dans la mesure où l'apôtre ne manifeste plus aucune présomption, c'est qu'il a compris la leçon et peut désormais se conduire avec une fidélité responsable. Aussi Jésus lui confie la garde de ses disciples. L'engagement n'est plus un défi de réussite personnelle, mais un décentrement de soi en vue du bien de tous. La tournure d'esprit a changé en profondeur.

 

 

 

 

 

B. Dans les épîtres de Jean

 

a) I Jn 2,5.10-15 : « 5Mais celui qui garde sa parole, c'est en lui vraiment que l'amour de Dieu est accompli. A cela nous savons que nous sommes en lui.[] 10Celui qui aime son frère demeure dans la lumière et il n'y a en lui aucune occasion de chute. [] 15N'aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui. »

 

Les trois occurrences dans ce chapitre cadrent assez bien la signification de l'agapè selon l'école johannique. Faire sienne la "Parole de Dieu" (garder ses commandements) est la conséquence logique de la centration sur le Christ, puisqu'Il est établit comme source d'inspiration (de vie) dès lors que nous demeurons en lui ( dans la lumière). Choisir de vivre selon son enseignement (recevoir la lumière) aura une répercussion visible car cela permettrait la reconnaissance d'une filiation commune au travers d'un même comportement d'amour dans les faits. Dans ce contexte, la "lumière" implique leur qualité de véracité attachée aux relations fraternelles. Implicitement, l'insistance sur les rapports entre frères indique que pour l'auteur, cette qualité n'est possible qu'entre personnes de même foi, chez qui la Parole de lumière éclaire la route, à tel point que « quiconque pratique la justice » est nécessairement « né de lui » (I Jn2,10), « quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu » (I Jn4,7). Tout individu rejetant la lumière se prive des bénéfices de la source de vie et erre dans les ténèbres, c'est-à-dire vit replié sur lui-même, dans la seule perspective de la satisfaction de ses considérations immédiates (ce qui correspond à l'erreur de parcours, cf I Jn2,16) ou dans la fausse assurance basée sur un rapport de force favorable. Le "monde" - chez Jean, tout ce qui n'est pas renouvelé par l'Esprit, tous ceux dont la conscience de l'objet du monde reste confuse - ne peut qu'offrir des ersatz limités au calibre de l'espace-temps terrestre (kosmoV), dépourvu de toute dimension de transcendance, dimension spirituelle qui advient avec la connaissance du Père communiquée par Jésus.

Le terme ἀlozoneia (jactance, vantardise) indique clairement un sentiment de supériorité qui s'exprime en réduisant l'autre au rôle de faire-valoir. Le corollaire implicite de cette expression indique l'absence d'une quelconque notion de valeur. La corruption du monde peut ainsi se définir, comme toutes valeurs sont absorbées par une seule : la réalisation de la satisfaction personnelle (qui reste toujours paradoxalement insatisfaisante nous dit la psychanalyse, le manque étant précisément source de désir), ce qui s'écarte de la perspective évangélique qui résume elle aussi toutes les valeurs en une seule, celle de l'agapè où la satisfaction personnelle passe par la mise en œuvre du désir, celui d'une réalisation favorisant celle de tous et donc de soi-même. L'autre ne peut en aucun cas être instrumentalisé ou exploité, mais s'inscrit dans un processus d'échange qui valorise chacun dans une réciprocité.

 

 

b) I Jn 3,1.10-11.14-18.23 : « 1Voyez quelle manifestation d'amour le Père nous a donnée pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne l'a pas connu. [] 10A ceci sont reconnaissables les enfants de Dieu et les enfants du diable : quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu, ni celui qui n'aime pas son frère. 11Car tel est le message que vous avez entendu dès le début : nous devons nous aimer les uns les autres. (//II Jn 5) [] 14Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort. [] 16A ceci nous avons connu l'amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. 17Si quelqu'un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ? 18Petits enfants, n'aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité. »

 

Dans ce chapitre, l'auteur précise les enjeux de la vie chrétienne à partir des valeurs censées être mises en oeuvres. Au v.1 est rappelé le fondement qui autorise le développement d'une vie dans la lumière : voyez, constatez (ἰdete) l'agapè dont le Père nous entoure en nous considérant comme ses enfants. Sur cette base, il nous devient possible à notre tour de marcher dans la voie tracée par Jésus-Christ ( I Jn 2,6). La prise de conscience du fait de cette adoption, dans la foi, donne la mesure de la plénitude de vie qui devient source de paix et d'espérance propice au partage de la Bonne Nouvelle. Et parce que cette expérience fut pour nous consolatrice, elle nous donne la capacité de solidarité concrète avec ceux qui sont encore en attente d'un signe à partir duquel retrouver un sens à ce qu'ils vivent.

Ensuite le rédacteur mène une réflexion sur ce qu'implique l'agapè, la prise en considération de certaines notions qui s'articulent entre elles. Ainsi, il écrit : le péché (ἀmartia) entraîne l'iniquité (ἀnomia) car l'un et l'autre sont du diable (diaboloV que Bailly traduit par :qui désunit, qui inspire la haine ou l'envie). En quoi l'école johannique insiste tout autant sur la cause qui égare que sur le critère d'une conformité casuistique. Est du diable celui qui crée la division, l'hostilité, l'envie (I Jn 2,16) ; marcher dans la lumière, c'est rester sur le chemin qui rencontre le souhait du Père pour notre bien, chemin sur lequel nous pouvons parfois, même souvent trébucher, sans pour autant le quitter, c'est-à-dire redevenir pécheur. En cela réside toute la différence entre un formalisme religieux et l'état de chrétien (enfant de Dieu) qui nous est conféré par l'agapè divine dès lors que nous l'acceptons de sa part.

Rester fidèle à l'esprit de l'Evangile nous maintient "pratiquant la justice" (v.7) puisqu'alors nous évitons l'égarement. Cette faculté de conserver la route correcte est semence de justice (dikaiosunh) car, à son tour, elle transmettra les qualités de paix et de fraternité inhérentes à la rencontre du Sauveur et partant source de vie. Favoriser cette expérience est l'œuvre de justice. Sans doute, le salut n'est il pas exclusivement lié à la foi chrétienne, - Dieu seul est juge - mais il reste que pour la pensée johannique, l'existence terrestre ne peut acquérir sa pleine vitalité que dans l'agapè et ce constat est primordial auprès du monde pour lui faire connaître l'amour du Père, donc une vie libérée et pacifiée. Ainsi que l'écrit de son côté l'évangéliste : « A ceci tous vous reconnaîtrons pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,35).

Plus précisément est ici visée l'indifférence de l'égoïsme qui peut regarder quelqu'un s'engager dans une impasse sans aucun souci de mise en place d'une présence accueillante. Dès lors que rien n'est concrètement proposé, l'absence est une non-assistance, une complicité avec le diabolique, attitude stigmatisée par Jésus en ces termes : « Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Mat 12,30 // Mc 9,40 // Lc 9,50). Le non-engagement est mort de l'âme, démission tout autant dénoncée par Jc 2. Aussi Jean tient un discours radical : « Celui qui n'obéit pas au Fils ne veux pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » (Jn 3,36)

Par le fait même de l'engagement, le "monde" est contesté dans ses valeurs, d'où le développement de sa haine à l'encontre des disciples. La mise en lumière de ses normes déviées (ἀnomia) rend impossible de l'aimer au sens johannique. Le chrétien ne peut qu'être critique et réformateur (en terme traditionnel : pèlerin), critique car il convient d'être prudent et user de discernement (Hé 5,14) et réformateur parce qu'il ne suffit pas de tenir des discours mais aussi aimer en acte et dans la vérité (I Jn 3,18). Car si l'injustice est péché, libérer de la souffrance du péché peut aussi passer par une lutte contre l'injustice. Et, en dernier ressort, c'est cet engagement qui permet de reconnaître qui est de Dieu et qui est du diable, car : « Si quelqu'un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (I Jn3,17)

Le chrétien, lorsqu'il privilégie l'agapè, montre qu'il est passé de "la mort à la vie" (v.14). L'auteur entend, par là, la vie au sens le plus large : tout ce qui permet à l'homme d'accroître une qualité de vie comprise comme étendue à sa composante spirituelle qui lui confère son authenticité dès lors qu'elle est fondée sur la source même de vie. La liberté reçue, toujours et à nouveau, accorde au disciple sa qualité de sujet de son histoire où le « je », enfant du Royaume, prime le « moi » encore à la conquête d'un statut trop souvent en lutte mortifère pour émerger de l'anonymat, de l'inexistence. Au sein du peuple chrétien lui-même, et c'est pourquoi dans les textes néo-testamentaires, nous trouvons tant d'appel à l'unité, le scandale du racisme particulièrement révoltant entre églises pour blancs et églises pour noirs, souligne encore la pertinence de ce rappel dans un cadre qui fait alors mentir Dieu lui-même !

 

 

c) I Jn 4, 7-21 : « 7Biens-aimés, aimons-nous les uns autres, puisque l'amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. 8Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour. 9En ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. 10En ceci consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés. 11Biens-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. 12A ceci nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné son Esprit. [] 16Et nous, nous avons reconnu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est Amour : celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. 17En ceci consiste la perfection de l'amour en nous : que nous ayons pleine assurance au jour du jugement, car tel est celui-là, tels aussi nous sommes en ce monde. 18Il n'y a pas de crainte dans l'amour ; au contraire, le parfait amour bannit la crainte, car la crainte implique un châtiment, et celui qui craint n'est point parvenu à la perfection de l'amour. 19Quant à nous, aimons, puisque lui nous a aimé le premier. 20Si quelqu'un dit : « J'aime Dieu » et qu'il déteste son frère, c'est un menteur : celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas. 21Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. »

 

Le début du chapitre 4 nous précise quelque peu le contexte dans lequel s'inscrit cette épître : un conflit à propos de la réalité de l'Incarnation. La reconnaissance de Jésus en tant que théophanie christique est l'acte de foi qui donne tout son sens à l'œuvre d'agapè accomplie par le Père (v.16), laquelle donne toute sa cohérence à l'agapè dont fera montre le disciple. De façon tout aussi cohérente, le monde, dans l'ignorance de ce fait, agira dans une toute autre perspective, celle de l'erreur (v.6) qui néglige le sujet (l'être de l'homme) pour promouvoir l'objet (l'avoir qui utilise l'homme, lequel cesse d'être une fin pour devenir un moyen, une ‘ressource humaine'), ce que l'auteur expose de façon théologique à partir du v.7 et que de façon très pragmatique, l'auteur de la 1ère à Timothée stigmatise sans détours : « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. Pour s'y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercé l'âme de tourments sans nombre. » (6,9-10)

Plutôt que d'exiger le sacrifice de la créature pour le service de sa "grandeur céleste" ou d'accepter de la voir sacrifiée par la bêtise du monde, le Père, dans son amour qui prend forme tangible dans l'Incarnation, se sacrifie en la personne de Jésus afin de nous rendre, dans la foi, capable d'une existence où la vie est rendue à elle-même au lieu de se vendre pour de faux-profits.[16] Le v.10 nous en parle dans le langage vétéro-testamentaire, mais peut être compris dans ce sens aujourd'hui car, si l'amour est don, il ne peut exiger un sacrifice dans le sens commun du terme. D'autre part, il reste que, s'il ne nous avait pas parler par le Christ - c'est lui qui nous a aimé le premier (v.19) -, nous n'aurions probablement pas compris ce qu'est la Sagesse de l'amour.[17]

 

Lorsque le disciple vit dans cet esprit, la même démarche d'agapè sera son mode de vie. Alors par l'esprit, Dieu demeure en lui. Une telle foi rend la chose possible car elle donne au croyant un climat de confiance tel que, malgré les épreuves et les défaillances, la certitude fondée sur l'amour réciproque conserve la conviction que la vie « survivra » à jamais. Ainsi la crainte liée au rejet ou à la trahison ne pourra apparaître. « Car ce n'est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de maîtrise de soi », affirme l'auteur de II Tim (1,7). En effet, l'anxiété naît de la mauvaise conscience qui redoute le châtiment.

 

L'agapè n'est pas directement concernée par un respect de règles religieuses, sinon indirectement, afin de ne pas être cause de scandale, mais s'étend à l'ensemble des relations entre les individus. Par conséquent aimer Dieu, c'est aussi avoir le souci constant de l'autre dont on ignore s'il est ou nom adopté par le Père, ou en passe de l'être. En quoi le rejet du "voisin", à plus forte raison de celui que l'on sait être son frère en Christ est immanquablement signe d'un refus de Dieu (v.20).

Ainsi, il apparaît que l'agapè ne peut s'exprimer qu'en lien avec le désintéressement. Agir solidairement, même avec un profond sentiment d'affection, n'est pas nécessairement acte d'agapè si l'objectif ne cible pas strictement le "bien" du voisin. Dans la même démarche, l'agapè inclut le respect total de la décision de l'autre quant à ce qui est bien pour lui. Ceci bien sûr n'implique pas que l'accord soit partout présent, mais le dialogue ou le débat contradictoire veillera toujours à s'enrichir d'une meilleure compréhension des choix qu'il convient de moduler collectivement sans léser quiconque, surtout s'il fait partie des plus petits, des plus fragiles, des moins aptes à se protéger. En I Co 13, Paul rappelle précisément les caractéristiques essentielles de l'agapè dont le souci premier est la préservation de l'autre.

Dans le même sens, le combat politique ainsi que toute forme de militantisme doit être encadré par ce principe : oui à toute forme d'engagement qui conduit vers une meilleure justice pour l'homme, non dès qu'il s'agit d'obtenir un avantage catégoriel, une supériorité individuelle de l'ordre des "pouvoirs et dominations" sur autrui. Inversement vouloir le bien d'autrui par "amour" peut être d'une très grande violence si par là est niée sa liberté d'option.

Il s'agit donc moins de réaliser quelque chose au profit de quoi que ce soit, que d'être avec, parmi, en relation de partage, de réciprocité, ce que l'épître désigne par le verbe demeurer (menein ἐn). Et si l'agapè est l'inverse du diabolique, l'être-là en faveur de l'autre est avant tout faire œuvre de pacification, de réconciliation de l'humain avec lui-même par le truchement de la rencontre avec la Parole de Jésus-Christ qui lui offrira de surmonter son conflit intérieur d'exigences insatisfaites et transformera ses relations avec autrui.

 

 

d) I Jn 5,1-3 (//II Jn 6: « 1Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu ; et quiconque aime celui qui a engendré aime celui qui est né de lui. 2Nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu à ce que nous pratiquons ses commandements. 3Car l'amour de Dieu consiste à garder ses commandements. Et ses commandements ne sont pas pesants 4puisque tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Et telle est la victoire qui a triomphé du monde : notre foi. »

 

Dans ce chapitre, l'auteur reprend l'ensemble de son exposé en une sorte de conclusion logique. L'exemple du Christ, reconnu dans toute sa plénitude est source transcendante de vie en même temps que possibilité d'une agapè authentique. Le partage de cette inspiration existentielle est la condition d'une véritable dilection fraternelle. Nous ne pouvons partager que ce que nous avons préalablement reçu, ce que Jean exprime par « l'étant né de Dieu, « ὁ gegennhmenoV  ἐk tou qeou ». L'amour du Père nous donne de quoi offrir aux frères dans un même esprit. Le commandement d'amour - ἐntolh qui peut aussi être traduit par instruction - est plus ici un critère permettant de discerner les menteurs (v.10) qu'un ordre impératif lequel dans l'économie de l'agapè n'aurait pas de sens. La constance dans la démarche correspond à la fidélité vétéro-testamentaire (חסד) et s'exprime chez Jean par l'expression garder ses commandements (taV έntolaV threin).


Celui qui est né de Dieu agira, sans doute imparfaitement, mais sincèrement, dans la lumière. En conséquence, il ne pèche plus : puisqu'il ne change pas de cap, il reste en permanente relation dialogale avec Dieu, donc constamment justifié (rendu juste). Mieux, ce choix d'engagement n'est plus un fardeau, dit le texte. Ceci peut se comprendre par la révolution des valeurs qui fit perdre tout pouvoir de séduction aux éléments matériels dont l'homme "naturel" ne peut se détacher sans efforts. Cette liberté de conduite et de disponibilité est l'état de celui qui est "vainqueur du monde" (v.5).

 

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[1] Pour une brève exposition de différents points de vue, voir A. FEUILLET, Le mystère de l'amour divin dans la théologie johannique, Gabalda 1972, p.9

[2] Cf une lecture possible de Luc 16, 1-9 : l'intendant avisé ou malhonnête ?

[3] Cf aussi Jn 5,24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en Celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. »

[4] P. TILLICH, Théologie systématique II, L'Etre et Dieu, Planète 1970, p. 236

[5] Simon LEGASSE, « Et qui est mon prochain ? », Cerf 1989, p.26

[6] Gerd THEISSEN, Histoire sociale du christianisme primitif, Labor et Fides 1996, pp 213-214

[7] Ph. REYMOND, L'eau, sa vie et sa signification dans l'Ancien Testament, Leyde 1958, p.228

[8] Günter STEMBERGER, La symbolique du bien et du mal selon saint Jean, Seuil 1970, pp. 157-158

[9] Charles L'ÉPLATTENIER, L'évangile de Jean, Labor et Fides 1993, p. 275

[10] F. BLANCHETIÈRE, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, Cerf 2001, p.161ss

[11] A. FEUILLET commente : « L'habitation dans les disciples du Père et du Fils ainsi que du Paraclet sont une seule et même réalité surnaturelle. », in Le mystère de l'amour divin dans la théologie johannique, Gabalda 1972, p.131

[12] G. THEISSEN, op. cit., p.216

[13] Cf Jc 2,17 : « Ainsi en est-il de la foi, si elle n'a pas les oeuvres, elle est tout à fait morte. »

[14] Litt. « pour que vous ameniez à la cause »  (ἱna ùmeiV ùpaghte).

[15] Gloire : cf C. SPICQ, AGAPE dans le Nouveau Testament, T. III, Gabalda 1959, p.207

« Si l'on se souvient que dans les LXX, doxa unit les deux notions de gloire (kabod) et d'habitation ou présence (shekinah), on concevra la gloire du Christ comme étant l'inhabitation en son humanité de la plénitude de la divinité, laquelle, par ce truchement, cette médiation, peut ainsi rayonner sur les hommes, les enrichir de sa plénitude. »

[16] Cf // Apoc 1,4-5 : « "Il est, Il était et Il vient"par Jésus Christ, le témoin fidèle Il nous aime et nous a lavés de nos péchés par son sang. » 

[17] Pour reprendre le titre d'un ouvrage d'A. FINKIELKRAUT