C. La notion d'amour dans le Nouveau Testament

   

1. Le sermon inaugural

 

 

 

        Les synoptiques : Jésus ou le Règne qui s'est approché

 

 

Selon Mat V,22.28.34.39.44, Jésus réinterprète la tradition et, même, au ch. XII,8, il se déclare "Maître du sabbat", ce qui, en portée symbolique, le place au dessus de la Loi. L'enjeu, ici, n'est pas à proprement parler le respect de la Loi, mais sa reconsidération par Jésus. Si la Loi est réévaluée, c'est donc qu'en l'état, elle est caduque ; elle n'est plus à prendre comme telle. La reprise de certaines de ses dispositions par Jésus n'est que le point d'application de la nouvelle orientation induite par lui, et, de celle-ci, il en est le représentant, l'illustration, le signe vivant : le Règne de Dieu s'est approché. L'ancienne logique est dépassée, accomplie en lui, le parfait (teleoV). Il n'y a plus lieu de lutter, de forcer, d'accélérer le retour du Messie. Il est là qui se propose. Il ne s'agit plus de conquérir, de mériter, mais de recevoir, de partager. C'est alors que tout est renversé. Christ, accomplissement de la Loi est celui qui, du coup, lui ôte toute vigueur.

 

Jésus se place dans la perspective traditionnelle qui pose la Loi comme critère premier, car il faut, pour se faire entendre, se positionner à l'intérieur du cadre culturel qui sert de référence. Mais c'est pour imprimer, aussitôt, une nouvelle direction : celle qui conduit vers les véritables enjeux existentiels, non les arguties stériles. Ce nouveau cadre est désigné comme "Royaume des Cieux". Là est mise en œuvre une autre justice offerte à tout qui s'engage sur son chemin. Il est destiné aux pauvres de cœur (Mat 5,3), expression qui peut être lue en équivalence avec les convertis de Mat 4,17, c'est-à-dire pour ceux qui renoncent à se réaliser eux-mêmes, ce qui ne pourrait se faire que dans une course concurrentielle ou en séparation d'avec autrui. Se vouloir interdit la prise en compte de l'autre, lequel détourne ou tout au moins ralentit la concrétisation de l'objectif. L'autre demande du temps.

Luc parle des pauvres dans un sens plus général et sans doute plus économique. L'on connaît les conditions faites à ceux qui ne disposaient que de quoi survivre. L'espoir leur était interdit par la Loi elle-même, en ce que ses exigences réparatrices ne pouvaient être satisfaites. C'est donc à eux que la Bonne Nouvelle apportera le plus. « La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean ; depuis lors, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu est annoncée et tout homme déploie sa force pour y entrer. » (Luc 16,16) Si Jésus est l'accomplissement, non seulement celui qui le comprend cherche de vive force à bénéficier des nouvelles dispositions, mais aussi, il devient évident qu'aucun aliéna de la nouvelle Loi-Evangile ne sera jamais dépassé. Ainsi, il est vrai que de ce point de vue ; Jésus n'a rien abrogé mais accomplit (plhrwsai), cependant comme on remplit une exigence pour satisfaire aux anciens contrats afin de pouvoir passer à autre chose. Jésus est tenu d'offrir une pensée qui présente une continuité acceptable avec le contexte socio-culturel dans lequel il veut s'insérer. Pourtant malgré ses précautions, l'histoire nous montre que son enseignement fut reçu comme rupture.

En effet, l'Evangile, tout en négligeant les termes de la Loi (et ce non à propos de détails : la sabbat, les règles de pureté, le pardon des péchés), efface précisément les formes qui délimitent son champ d'application. Il englobe l'existence entière de la personne. Une responsabilité solidaire ne s'arrête pas à l'heure du coucher du soleil ou à l'entrée d'une maison païenne. L'absence de limites au devoir moral radicalise l'ancien discours tout en le faisant éclater, mais sans pour autant le rendre impossible, bien au contraire. « Mon fardeau est léger. » (Mat 11,10)  En effet, le disciple n'est plus tenu à une obligation de résultat frisant la perfection, mais simplement de participer activement à l'œuvre du Christ, c'est-à-dire à une démarche en cohérence avec l'Evangile (cf Mat 5,13-16).

Luc privilégie cette optique en utilisant le terme oἰktirmwn (Luc 6,36 : miséricordieux) plutôt que teleioV (Mat 5,48 : parfait). J. Jeremias émet l'hypothèse qu'il conviendrait d'interpréter teleioV  « au sens du terme vétéro-testamentaire tamim, "intact, non divisé", pour désigner celui qui appartient à Dieu par la totalité de sa vie. »[1]

C'est en cela que nous sommes « citoyens d'un monde qui vient ».[2] Un monde discernable par le seul regard de la foi. Aux pharisiens qui lui demandaient : « Quand donc vient le Règne de Dieu ? », Jésus répondit : « Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : le voici ou le voilà. En effet, le Règne de Dieu est parmi vous. » (Luc 17,20-21). Jésus représente le Royaume dans sa réalité parmi nous. En tant que résumé de la Loi et des Prophètes, il incarne effectivement un Règne, toute loi étant l'instrument d'un règne. Le Sermon parlant du Royaume qui s'approche, parle donc de Jésus parmi nous et non de l'accomplissement plus ou moins satisfaisant ou possible d'une logique légale. C'est pourquoi, Jésus peut enjoindre aux disciples de viser une perfection comme celle du Père céleste, celle-ci consistant en une démarche de rencontre aimable et non en réalisations de précision numérique.

Le renversement s'opère là. La nouvelle justice rend juste l'injuste au regard d'une Loi qui maintenant devient implicitement injuste. « Il ne suffit pas de me dire ; Seigneur ! Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des Cieux, il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mat 7,21 // Luc 6,46) Or la volonté du Père ne se confond pas avec l'application d'une Loi (accepterions-nous de reconnaître un tel Dieu ?), mais conduit vers une manière d'être où l'engagement est synonyme d'accueil et de dialogue respectueux. Toute manifestation d'hostilité envers autrui est à éviter parce qu'obstacle à la diffusion de la bonne nouvelle. Tel est le reproche fait par Jésus aux Juifs pieux, car ils arguent de la Loi pour ne pas entrer en relation avec les païens. Un tel esprit de jugement lui est insupportable au point d'avertir ses disciples à une extrême prudence. L'Evangile entre de telles mains ne peut qu'être perverti, dénaturé en nouvelles prescriptions qu'ils pourraient même leur opposer en motifs d'accusation ! « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu'ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent. » (Luc 7,6) C'est pourquoi, Jésus parle des mystères du Royaume en paraboles (Mat 13, Luc 8). Seuls ceux qui reçoivent la Parole avec l'intelligence du cœur comprennent ces choses, leur réceptivité ouvre à une juste compréhension. Sans doute est-ce la raison de l'exclamation de Jésus rapportée en Mat 11,25 (//Luc 10,21) : « Je te loue, Père..., d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. ». Les religieux qui revendiquent le ciel comme une récompense due, développent une logique qui leur interdit de comprendre l'essentiel. Ils passent inévitablement à côté. Le comble de la confusion serait qu'ils arrivent, à force de scrupules, à respecter les dispositions de l'Evangile au point d'être autorisés à revendiquer la qualité de converti et le pardon y afférent. (Marc 4,11-12) Cette caricature est ici énoncée afin de bien discerner la conversion en dehors du contexte légal, donc basée uniquement sur l'agapè, et la conversion religieuse comme moyen d'atteindre un but, dès lors comme en toute compétition, sans gratuité, au mérite qui nie l'esprit d'accueil, donc en contradiction radicale avec l'invitation de la bonne nouvelle. Dans la mesure même où le salut est un but à obtenir, autrui disparaît de l'horizon, mais si le salut est offert, les regards sont libres de se porter sur l'autre.

En fin de compte, le fait de vivre en tenant compte de notre implication corresponsable de l'annonce du Royaume, fait de nous des justifiés par la justice de Dieu. « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux. » (Mat 10,33 // Luc 12,8)

Ce qui prime maintenant est le témoignage d'où tout esprit de jugement est absent ; en lieu et place d'un souci morbide d'évitement du jugement inéluctable. Par ailleurs, la notion d'exercice, de mise en œuvre, ne peut être envisagée dans le sens d'accomplissement en totalité réservé au Christ seul. Nous la comprenons donc dans le sens indiqué par Luther, nous n'échappons jamais à une certaine concupiscence, mais il importe seulement de ne pas y céder, alors déjà nous sommes fidèles.

Ainsi nous pouvons dire que les pauvres auxquels est offert le Royaume sont ceux qui ont renoncé à accumuler des droits sur celui-ci. Ils ont compris que l'attitude volontariste du fils aîné n'ouvre pas plus les portes que l'errance contrite du fils prodigue[3]. Lorsque Jésus conseille de ne pas se poser en juge (attitude du fils aîné lorsqu'il comptabilise les droits acquis de son jeune frère) afin de ne pas être jugé (Mat 7,1-2), c'est avant tout parce qu'il faut sortir de cette ancienne logique des religions où Dieu n'est jamais un Père au sens plein du terme, mais avant tout une puissance qu'il convient de se concilier ou d'apaiser. Dans l'Ancien Testament, la paternité de Dieu est limitée au concept de création, c'est-à-dire Père en tant que procréateur de toute vie (Dt 32,; Mal 2,10) ou protecteur des veuves et des orphelins (Ps 68,6), parce qu'il est celui qui adopte (Ps 89,27), et donc d'Israël, le peuple élu (Es 63,16 ; Jér 31,9). La relation n'est pas de même nature, personnelle et confiante, gracieuse et intime, comme dans le discours de Jésus.

C'est pourquoi, il n'y a pas de préalable à la rencontre, ce qu'illustre à suffisance la vie de Jésus qui se "compromettait" socialement avec des gens non fréquentables, ces malades qui ont besoin du médecin. Par la rencontre, l'humain découvre le sens profond de sa vie et peut dès lors construire sur du roc (Mat 7,24 ; Luc 6,47s). Si tout humain fait de même, la volonté du Père sera faite sur terre comme au ciel (Mat 6,10). En d'autres termes, il en résulte clairement que le chrétien ne peut être satisfait de l'état du monde. Il sera inévitablement un dissident. Ce qu'en termes propres exprime Jean : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartiendrait ; mais vous n'êtes pas du monde : c'est moi qui vous ai mis à part du monde et voilà pourquoi le monde vous hait. » (Jn 15,19)

 

Les priorités que l'on se donne, déterminent les valeurs pour lesquelles on agit. Bien souvent le discours vient a posteriori justifier l'acte posé ou le choix opéré en tentative de rationaliser l'impulsion, de maquiller la violence du choix profitable pour soi, en nécessité de sauvegarde du principal bien ou mal acquis ; autant d'occasions de travestissement des rapports sociaux où les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent comme le rappelait un politique bien connu. D'où il ressort clairement qu'en premier lieu se croise de l'information, du discours qui le dévoile ou le retient, le distille ou le travestit. En cela le pauvre est moins dénoncé que le riche, car richesses, savoir efficace, et pouvoir entrent communément en connivence et distribuent les responsabilités à l'avenant. Il s'ensuit que sous des formes évolutives, les mêmes structures socio-économiques se maintiennent, car l'information adressée au grand nombre par les détenteurs des mass media perpétue le modèle qu'ils dominent.

« ... si une transformation des structures peut se concevoir par la déstructuration de celles qui existent, il faut aussi de nouvelles informations pour organiser les structures nouvelles. En leur absence, même si la structure naissante est différente de celle existante déjà du fait de l'apparition de nouvelles relations entre les éléments, il y a peu de chances pour qu'un progrès véritable soit enregistré. Ce progrès n'est concevable que s'il résulte d'un accroissement des informations. Si celles-ci concernent exclusivement le monde matériel, s'il s'agit seulement d'un enrichissement des connaissances thermodynamiques, l'évolution sera confinée à l'aspect technique, mais n'entamera pas la structure vivante. Les rapports de domination persisteront. » [4]

 

Lorsque la parole de Jésus est ignorée, c'est donc que les valeurs qu'elle véhicule sont, elles aussi, négligées. Mais dès que la parole retentit chez l'homme de bonne volonté, l'espoir le remet en marche, espérance fondée sur l'invitation de Jésus à marcher sur ses traces jusqu'au banquet céleste, sans calcul, en confiance parce qu'il est ressuscité.

« Ainsi la "promesse" n'a pas au premier chef pour fonction d'éclairer, d'interpréter la réalité existante du monde ou de l'homme, ni de la faire parvenir à sa vérité (zu Warheit bringen), ni d'inciter l'homme à comprendre cette réalité de façon pleinement sensée, pour se mettre en accord avec elle ; elle se met bien plutôt en contradiction avec la réalité présente et inaugure ainsi son propre processus en vue de l'avenir du Christ pour le monde et pour l'homme. »[5]

 

          Les béatitudes

 

 

Matthieu est sans détours : Jésus annonce le Royaume des cieux, et prévient : pour y entrer, il faut faire la volonté du Père. (7,21) Ce rappel conclut l'ensemble du Sermon sur la Montagne ainsi que le discours dans la plaine de Luc (6,46) Il faut donc entendre que tout ce qui précède est explicitation de cette volonté. Mais dans quel sens la comprendre ? Modèle de perfection, critères hors de portée de l'homme et donc enseignement du besoin de la grâce (Luther), programme dont la portée s'étend à tous ou reste circonscrite aux enfants du Royaume ?

Selon Mat 5,1 et Luc 6,20, Jésus s'adresse d'abord et avant tout à ses disciples, mais en présence d'une foule (Mat 7,28 ; Luc 7,1) où quiconque le veut, peut entendre ses paroles (Mat 7,26 ; Luc 6,49). Si les éléments ont trait aux réalités du Royaume, ils ne s'appliquent qu'à ses membres ; si la volonté de Dieu est que le Règne englobe le monde, le discours est une invitation à tous d'y entrer pour le vivre.

Cependant, ceux dont il est question sont nécessairement les disciples. En effet, les caractéristiques décrites ne peuvent s'appliquer qu'à eux. Ce qu'indique l'usage répétitif de aύtoi (eux seuls) et de aύtwn (à eux seuls) chez Matthieu.[6]

De même, la neuvième béatitude (Mat 5,11-12) laisse peu de doute à ce sujet : « à cause de moi..., comme les prophètes... ». Cette transition conduit vers un enseignement particulièrement destiné à ceux qui se veulent ses témoins : « Vous êtes le sel,... la lumière... »

L'hostilité rencontrée est réaction d'un entourage qui refuse de faire le deuil de ses idoles, et, partant, fournit la preuve de la visibilité des témoins. Par quoi, ils savent qu'ils sont appelés fils de Dieu et donc heureux. L'exposition est incontournable. « Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. » (Mat 5,14) Mais en même temps, les réalités décrites sont bien plus existentielles que spirituelles, certainement chez Luc.

Ainsi ptwcoV (Mat 5,; Luc 6,20) décrit le pauvre qui mendie, celui auquel pense sans doute Matthieu lorsqu'il parle de tous ceux qui peinent sous le poids du fardeau (Mat 11,28), ceux à qui la Bonne Nouvelle est annoncée (Mat 11,; Luc 7,22)

Peut-on affirmer que l'ajout tῳ pneumati indique un registre d'humilité au sens religieux ?

La Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres est très probablement une reprise d'Isaïe 61,1 telle qu'elle est traduite par la LXX. Si tel est le cas, les ptwcoi ne sont pas des humbles, mais des humiliés, des coeurs brisés, des captifs, des endeuillés. Ainsi, il se peut que Matthieu veuille mettre en valeur l'attitude du pauvre selon l‘Evangile, celui qui s'en remet à la promesse divine au lieu de nourrir du ressentiment. D'autant qu'il ne peut y avoir de résignation, car un peu plus loin, Matthieu (11,12 - // Luc 16,16) écrit que ce sont les violents qui s'emparent du Royaume des cieux. L'espérance née de la Bonne Nouvelle est aussi une revendication posée en faveur de la dignité de l'homme, au sens où jadis les prophètes portaient cette parole jusqu'en face des rois. Est donc sous-jacente, dans les béatitudes, l'idée que le Royaume ne s'installera pas sans conflits. Les allusions à ces difficultés attendues sont nombreuses dans les textes, d'autant que la plupart furent écrits en période de persécution.

Dans cette acception élargie, ptwcoV est quasiment synonyme d'ἐlacistoV, les plus petits de Matthieu 25. La mise en scène de l'enseignement de Jésus sous forme de jugement ultime, indique à suffisance à quel genre de pauvres pense l'auteur. Ceux, chez qui l'expérience de l'épreuve, rend évident le dénuement d'alentour et provoque le geste solidaire. Mat 5,3 affirme, au présent alors que l'ensemble des autres verbes sont conjugués au futur, qu'à eux est le Royaume des cieux, la consolation suivra. Aussi les béatitudes voisines prônent la patience et la persévérance. C'est donc que le Royaume consiste en la mise en œuvre d'un certain état d'esprit plutôt qu'un état des choses, du moins jusqu'à l'horizon eschatologique tel qu'annoncé par le v.8 : « Heureux les coeurs purs : ils verront Dieu ». Cette conviction est source de joie et d'allégresse car telle sera leur récompense. L'engagement pour la justice selon l'Evangile confirme l'appartenance au Royaume par la persécution qui en découle. Le v.11 qui précise : à cause de moi, est à mettre en parallèle avec le v.10 : pour la justice. Un seul verset présente un terme d'action, le v.9 : eἰrhnopoioi, les pacificateurs. La notion de justice se croise donc avec celle de paix. Pour autant elle n'inclut nullement que le fait d'être pacifique conduit à une situation générale de non-violence, bien au contraire, le refus de toute complicité avec des comportements sociaux empreints d'antagonismes, de choisir un camp, aboutit au rejet hostile. En quelque sorte, ne pas accepter d'entrer dans le jeu d'une "culture d'entreprise" conduit vers une proscription de fait de celui sur qui on ne peut compter aveuglément dans la conquête de nouveaux marchés au détriment des concurrents ou des travailleurs locaux. Jésus, conscient de l'incompatibilité des priorités du Royaume avec les compromis inhérents à certaines charges, dit à ses apôtres : « Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur. » (Marc 10,42-43)

 

Luc, avant d'aborder la rédaction du discours de Jésus, au ch.6, apporte une remarque intéressante : « 18Ils étaient venus pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient affligés d'esprits impurs étaient guéris ; 19et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous. » L'on peut se demander si le point important de ce passage ne serait pas porté sur les affligés d'esprits impurs dont il affirme plus précisément la guérison. D'autant que, par la suite, Luc, contrairement à Matthieu, distingue les riches malheureux des pauvres heureux. En ce sens, le texte entre dans la perspective énoncée par la citation d'Isaïe citée en 4,18-19 où l'Esprit du Seigneur lui confère l'onction "pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres" laquelle est proclamation aux captifs et aux opprimés de leur libération et du retour à la vue aux aveugles.

Dans la dialectique lucanienne, cette libération se définit par opposition à ceux qui précisément oppriment, exploitent, asservissent pour leur seul profit et, dès lors, s'opposent à ceux qui dénoncent une telle injustice, jadis les prophètes, aujourd'hui les disciples porteurs d'une nouvelle exigence de justice "à cause du Fils de l'Homme".

La caractéristique des béatitudes chez Luc réside dans la description de l'état des victimes : pauvreté, disette, tristesse, rejet, humiliation. Tout cela n'est pas impuissance et absurdité dans l'ordre des choses, mais autant de signes avant-coureurs porteurs d'espérance si cela est vécu au nom du Fils de l'Homme. Quant aux autres, le futur signera la fin de leur prospérité. Le discours lucanien ne propose rien d'autre qu'un renversement de la répartition des valeurs en usage.

 

 

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Qui reste dans la logique légale subit la condamnation liée à chaque transgression ; qui accepte la justice justifiante et met celle-ci en pratique entre dans le Royaume. En conséquence, sa justice venant des cieux, surpassera celle des scribes et des pharisiens. S'enchaînent alors les antithèses matthéennes (5,21-42) qui développent la nouvelle perspective au travers de six thèmes.

La nouveauté de cet enseignement s'exprime essentiellement au travers d'une attitude qui cherche à préserver toute possibilité à la paix, entre les hommes. Il n'est plus question de se conformer en premier lieu à la Loi, laquelle fige dans ses arrêts le conflit, quand bien même elle met fin à l'escalade de la violence, notamment de la vengeance, par l'exigence de réparation. Maintenant est indiquée une approche qui veut préserver les chances d'une éventuelle réconciliation. Par exemple, l'adultère n'est plus considéré en soi, mais élargit à la notion de convoitise où la personne devient objet de désir, cessant d'être sujet dans une relation réciproque. La question de la répudiation en découle : si l'objet cesse de plaire, on s'en sépare. Ainsi des relations en général : dans la pensée évangélique, l'engagement du disciple est de facto "devant Dieu". Un serment, dans ce cadre, rendrait hypothétique la position de disciple. Enfin, le discours s'élargit vers l'horizon de l'agapè.

 

 

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      L'amour des ennemis

 

 

Comme à chaque fois, Jésus s'appuie sur la pensée commune en usage avant de s'aventurer ailleurs. Le Lévitique commande en effet l'amour du prochain et même de rétablir le dialogue avec lui. Comme nous l'avions vu (cf. infra), le prochain est enfant d'Israël ou tout au moins prosélyte. Il était par contre admis que l'on puisse haïr l'ennemi d'Israël. Lorsque Jésus enjoint de l'aimer désormais, il sort de l'ancienne conception ethnique, tout en constatant que l'ennemi existe. S'il est possible de ne pas haïr l'ennemi, il est par contre hors de notre pouvoir de ne pas en avoir. L'Apocalypse ne dit pas autre chose. La question est de savoir, dans l'optique du Royaume, quelle attitude mettre en œuvre. Lorsqu'en Mat 22,34-40, Jésus résume la Loi et les Prophètes par le double commandement d'amour de Dieu et du prochain, il n'est pas plus explicite.

Certainement, il ne peut être question ici de sentiments, sinon pour les dépasser. Comme le rappelle implicitement, mais constamment, Matthieu la foi est fidélité et engagement ; elle n'entre pas dans les catégories subjectives de l'attrait ou de l'aversion. Dans l'objectif du Royaume, l'amour cherche systématiquement à préserver l'avenir de chacun, et ce souci-là est amour de l'autre, préoccupation absente de la pensée générale pour laquelle cela ne peut avoir de sens. Se conduire comme le Père qui attend patiemment le retour du fils cadet, vivre ainsi dans l'accomplissement (teleoV) de son être aux autres, sans exclusive, pour que l'entente puisse un jour se produire. Telle est la volonté du Père, en cela consiste la recherche du Royaume et de la justice de Dieu, d'où le ET qui indique ici l'indissociabilité des deux termes. Cependant, lorsqu'il est question de préserver l'avenir du prochain, cela implique aussi de prendre en considération les conditions matérielles y afférentes. Aspect plus présent dans l'évangile selon Luc.

 

Mais qui donc est l'ennemi ? La question s'impose en quelque sorte comme symétrique inverse de celle à propos du prochain. La réponse ne peut plus être apportée en termes d'appartenance ethnique. De même si entre frères et soeurs, l'idée, par postulat, est exclue, celui qui peut être qualifié d'ennemi sera un adversaire dont je puis être conjoncturellement responsable dans le cadre d'une mise en présence, c'est-à-dire quelqu'un dont je suis invité à être le prochain, vis-à-vis de qui je ne puis rester en retrait. (Luc 10,36-38) Dans la problématique qui est celle des disciples, celle du Royaume qui vient, les directives doivent toujours être replacées dans ce sens.

En effet, lorsqu'il est question de relations entre frères, Mat 5 utilise le singulier "tu", dès que l'auteur aborde le thème des persécutions et des ennemis, le texte use toujours du pluriel "vous".  Matthieu ne parle donc pas des relations personnelles dans la vie courante de chacun, mais bien des disciples en tant que groupe ecclésial en butte à l'adversité "à cause de son nom". Le verbe diwkw (Mat 5,44), selon S. Légasse, laisse peut de doute à ce propos : « Chez Matthieu, comme dans le reste du Nouveau Testament, ce verbe et le substantif correspondant diôgmos sont des termes techniques pour exprimer la persécution subie par les chrétiens en tant que société religieuse et à cause de leur religion... » [7]

Le discours porte donc sur le comportement requis dans un contexte eschatologique. Les parénèses ont pour objet l'instruction des judéo-chrétiens chez Matthieu, des pagano-chrétiens chez Luc, et aussi l'apaisement dans la tribulation : « Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain... » (Mat 6,25-34 ; Luc 12,22-32) Le Royaume n'a pas besoin qu'on le défende, certainement pas par les armes. Il ne s'embarrasse pas de considérations matérielles, même des plus naturelles, puisque le détachement, la confiance en sont des signes. Faut-il préciser que cela n'aurait aucun sens dans les relations sociales ordinaires sinon en vue de tomber, par imprévoyance, à la charge de ceux qui auront su raison garder. Alors le conseil de Luc 6,31 suffit sans qu'il soit besoin d'aller au-delà : « Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. »

 

D'une part, en situation de témoin, face à l'hostilité, il ne peut être question d'user de moyens qui, par leur similitude avec ceux du monde, ôteraient toute visibilité à l'Evangile, même plus, nieraient de fait sa radicalisation nouvelle ; d'autre part, la non violence respectée par les chrétiens dans le cadre de l'église témoigne, comme prémices, de l'approche du Royaume de Dieu. En conclusion, toute violence perpétrée au nom d'une vérité chrétienne est une totale trahison de la Bonne Nouvelle. Par contre, hors de ce contexte qui ne souffre aucune exception, sans pour autant faire abstraction de la préoccupation de préservation de l'autre, la tragique réalité peut conduire à des choix redoutables, inévitables. Rappelons que dans les textes évangéliques ne sont interdits explicitement que les excès du métier des armes, non la profession elle-même. La question reste toujours, au risque de l'erreur d'évaluation, quelle solution préserve au mieux l'avenir du ou des individus dont nous sommes le prochain. Face au totalitarisme nazi, la réponse semble assez indiscutable. Le chrétien doit néanmoins se souvenir que la raison d'Etat ne détient pas nécessairement l'ultime vérité.

 

 

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Comme Matthieu, Luc précise en 6,22 : « à cause du Fils de l'Homme ». Dans le Royaume préside le principe de gratuité. Si le malade, le mal portant est invité à la guérison, il ne peut lui être opposé de conditions à l'entrée, et Luc d'ajouter particulièrement en ce qui concerne les pauvres. D'autant que, ce que laisse penser l'exemple du Samaritain, c'est peut-être ce petit, de l'extérieur, qui se conduit en prochain à mon égard ! De plus, le texte, par la bouche du légiste, précise : « c'est celui qui a fait preuve de bonté envers lui. » (Luc 10,37)

L'agapè se traduit en actes, que l'on aime ou non "affectivement", qu'il y ait ou non appartenance respectable. En cela Luc comme Matthieu fait éclater les clivages traditionnels. Il n'y a plus de prise en compte de valeurs supérieures qui discrimineraient les individus. Celui que je rencontre, je le considère comme "valeur en soi" à respecter, indépendamment même des idées qu'il professe, celles-ci pouvant être radicalement et, le cas échéant, violemment contestées. Dans tous les cas de figure, comme je ne puis préjuger de son avenir, je ne puis donc le figer dans une stigmatisation quelconque.

 

 

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Bien que le texte de Luc ne soit pas construit avec un plan semblable à celui de Matthieu, les mêmes préceptes y sont insérés. Si Matthieu réfléchit à partir de la Loi pour la dépasser, Luc n'y fait pratiquement pas référence comme si pour lui la discussion est déjà dépassée laissant place libre aux questions des conditions matérielles qui dénaturent la relation entre les personnes. Il place sa méditation sous un angle eschatologique d'où l'ensemble reçoit son éclairage : de ce vers quoi le disciple est appelé, toutes choses sont replacées à leur juste place. Le bonheur ou le malheur en découle dans un sens, aujourd'hui, qui demain sera inversé. C'est la logique qui préside à leur distribution qui est visée et révélée par la mise en perspective eschatologique. Or celle-ci renvoie au Royaume de Dieu, et, en cela, se rapproche de Matthieu.

Ainsi la situation déterminée au v.22 « à cause du Fils de l'Homme », se vivra comme enseignée par les vv. 27 et 28, c'est-à-dire ne pas entrer dans une logique conflictuelle qui ne mène nulle part sinon vers un paroxysme d'hostilité qui, à coup sûr, en rien ne témoignera d'un renversement des priorités ni ne favorisera l'espoir d'une résolution propice à l'instauration de relations pacifiées. Un tel comportement ne peut être signifiant que dans ce cadre précis tel que souhaité par le "Notre Père" : « que ton règne vienne ».

Les trois versets qui suivent sont rédigés au singulier. L'Eglise, en chacun de ses membres concrétisera le service auprès des autres, en refusant de s'impliquer dans des litiges dont les conséquences dépasseraient la gravité du dommage subi d'autant que le contexte implique une malveillance préexistante avant même une quelconque intervention du disciple. En quelque sorte, il s'agirait ici de ne pas tomber dans le piège de la provocation. Si le chrétien est mis à l'épreuve à cause de sa foi, c'est généralement l'authenticité de cette dernière qui est testée plutôt que l'individu en tant que tel. Il n'est pas question ici de relations dans un cadre légal non discriminatoire.

C'est ce à quoi veut en venir la suite du texte qui compare le comportement du disciple face aux "pécheurs", et non de l'individu lambda qui se voudrait meilleur que M. X. Le souci de conserver pour l'autre, pour l'ennemi, toute éventualité de changement positif constitue l'œuvre de miséricorde (v.36). Ceci présuppose parfaitement ce qui suit : ni jugement conformiste, ni condamnation, mais don de tout ce qui est possible en vue d'une libération de celui qui est pris dans un engrenage aliénant.

Prendre un chemin inverse aux modèles courants issus des traditions anciennes pour lesquelles tout événement a une cause à l'origine de laquelle un responsable peut être désigné. Ainsi lors de la chute de la tour de Siloé, une culpabilité des victimes était encore supposée pour expliquer leur sort. (Luc 13,1-5) Or observe B. Röling : « Il n'y a pas de paix sans un minimum acceptable d'injustice, et pas de justice sans paix. En outre, il n'existe pas de paix sans tolérance, même vis-à-vis de l'injustice. » [8] En ce sens, le « priez pour ceux qui vous persécutent » de Matthieu (5,44) et le « priez pour ceux qui vous calomnient » de Luc (6,28) visent à conduire le disciple au-delà des relations humaines courantes, pour le porter jusqu'au point où il devient possible d'encore souhaiter pour eux une autre qualité de vie, une modification profonde de leur comportement. Une telle préoccupation, présente à l'esprit, préserve de la colère aveugle, évite de céder à la provocation.

Cette attitude tolérante ne peut s'établir que si l'individu dispose d'une liberté, d'un recul par rapport à toute tradition dont le paradigme par trop exigeant serait non seulement culpabilisant mais aussi répressif. Lorsque l'adhésion à un système de pensée se nourrit d'un attachement entier, il ne peut rester place pour d'autres considérations Il faut donc que l'engagement s'attache à autre chose qu'à un système pour que la fidélité ne devienne pas agressivité ou dépréciation de l'humain dont l'opinion diverge ou qui soit allogène. En effet trop souvent, « l'hostilité et l'agressivité vis-à-vis de l'étranger sont l'aspect négatif de la solidarité des membres du groupe. Différence engendre haine. » [9] En d'autres termes, l'amour ne peut être exclusif, ce qui n'implique pas qu'il soit laxiste, mais ne sera plus accolé à une doctrine afin de privilégier une approche dialogale qui partage, même dans la dispute (C'est un feu que je suis venu apporter sur la terre, Luc 12, 49s) sans a priori préjudiciable.

 

Et Luc d'insérer une remarque qui n'est pas anodine : « aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les Fils du Très Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. » (v.35) En quelque sorte se trouve ici résumée ce que l'on pourrait appeler la philosophie lucanienne. Dans la perspective eschatologique, il n'y a aucune absurdité à agir ainsi, bien au contraire. Non seulement c'est prendre exemple sur la patience de Dieu, mais de plus le désintéressement d'aujourd'hui est un des piliers du Règne en devenir qui nous comblera. Renoncer aux biens conflictuels est une des conditions qui permet de ne pas perdre de vue l'essentiel. Par ailleurs, si le prêt fut consentit à un indigent dans l'incapacité de rembourser, le laisser comme un don, lui préserve de meilleures conditions de rétablissement. Cet essentiel, désormais, n'est plus de se conformer à un ordre légal qui récuse les anomiques, mais d'aller à leur rencontre pour les inviter au banquet de la vraie vie (Luc 14). En cela l'espérance évangélique est étroitement corrélée à la liberté chrétienne et ouvre sur le champ éthique. En quoi les citations d'Esaïe font attestation, et ce que Matthieu (6,24) et Luc (16,13) prônent en aphorisme : « Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent ».

Le choix est exclusif et dénote une prise de position dont les conséquences sont inévitablement radicales sur le plan existentiel. Il détermine les priorités qui seront respectées, et partant les options qui seront rejetées comme contraires à ses intérêts et donc haïes (misein) ou méprisées (katafronein).


De quoi attend-on qu'il donne consistance à l'existence ? Pour s'y attacher au point de le servir (douleuein), en faire une idole ? Ceci, en retour, implique que le service de Dieu ne peut être un esclavage. Ce service-là renvoie à l'idée de libération de soi-même et des autres, condition d'un accomplissement d'un plein développement (teleoV).

 

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[1] Joachim JEREMIAS, Théologie du Nouveau Testament, Cerf 1980, p. 265

[2] Ed. THURNEYSEN, Le Sermon sur la Montagne, Labor et Fides 1958, p. 23

[3] Luc 15, 11-32

[4] H. LABORIT, L'Homme et la Ville, Champs Flammarion 1971, p. 189

[5] Jürgen MOLTMANN, Théologie de l'espérance, Cerf-Mame 1978, p. 90

[6] Jan LAMBRECHT, « Eh bien ! Moi je vous dis », Cerf 1986, p.57

[7] Simon LEGASSE, « Et qui est mon prochain ? », Cerf 1989, pp 97-98

[8] Bert RÖLING , La paix, un problème de structure mondiale, in Le nationalisme facteur belligène, publié par le Centre de Sociologie de la Guerre, Bruxelles, p.107

[9] Gaston BOUTHOUL, La Paix, QSJ ? PUF 1974, p. 79