Une autre approche ?




Notre recherche aboutit à formuler différemment la question du mal. Savoir le pourquoi du mal est finalement de peu d'intérêt et ne pourrait s'affranchir de la tentation d'une auto-justification. La question s'énonce maintenant : comment ma liberté nouvelle peut-elle réagir face à sa réalité incontournable ?

La mort du Christ en croix, nous enseigne que Dieu s'est inscrit dans notre finitude. Notre Dieu n'a pas voulu être un Dieu tout-puissant. En quoi d'ailleurs, le mal s'il est scandaleux, le fut tout autant pour Jésus. Le problème se situe strictement dans notre espace profane, heureusement désacralisé. L'acceptation de notre propre finitude inclut en fait l'acceptation du monde tel qu'il est. Non pas accepter de facto les manifestations du démoniaque, mais accepter de vivre au sein de cette réalité sans révolte de frustration de ne pas le trouver tel qu'il devrait être pour correspondre à nos rêves d'infini. Autrement dit, vivre de la vie de Christ détourne de la tentation de vivre pour son propre compte. Car dans ce cas, le monde devient ce qu'il convient de conquérir, donc d'en exclure ce qui le rend impropre à la satisfaction de la convoitise. Par contre, si le monde est le lieu d'une réponse filiale, le mal est rencontré différemment et est vécu comme absence de Dieu. Le cri de Jésus en croix rapporté par les évangiles[1], souligne que Dieu est absent lorsqu'il assume le Péché. Par ailleurs le récit des tentations a pour thème principal le constat que le démoniaque est essentiellement divergence antinomique du désir de l'homme d'avec celui de Dieu pour lui.

Aussi faut-il distinguer entre l'éthique des enfants d'un même Père (les frères dans l'Eglise) de celle qui s'exprime dans le monde. Dans le premier cas, les relations se structurent non autour de la loi mais autour de la foi qui permet l'exercice de l'amour, du ministère du pardon et de la réconciliation prononcés au nom du même Père. « Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. » [2] L'agapè authentifie le témoignage que l'Eglise porte dans le monde.

Dans le second cas, les références communes étant absentes, il ne peut en aller de même. Dans le monde, le chrétien vit libre, mais en co-responsabilité séculière, donc inséré dans un univers pétri d'options contradictoires. « S'engageant dans l'éthique, le chrétien rencontre inévitablement cette idole aux visages multiples. Elle ne peut que provoquer le déchirement : s'il n'y a qu'un seul Seigneur, c'est-à-dire qu'un seul point de référence fondamental, un seul créateur et sauveur et donc une seule espérance, comment composer avec des idoles qui entendent offrir les mêmes services ? Nous nous heurtons là au péché, non en tant qu'il est performance individuelle, mais en tant que structure irrémédiablement liée à l'éthique ; il ne s'enracine pas ici dans des choix personnels mais dans d'autres choix, collectifs, diffus et pourtant renouvelés à chaque génération. » [3]

Paul nous a appris comment la vérité peut atteindre l'être humain. « Pour Paul, il faut d'abord aller à l'extrême de la condamnation pour ensuite aller à l'extrême de la miséricorde. » [4]

Le travail du chrétien ne s'exerce que sur la faute, jamais sur la personne, pour conduire cette dernière à la constatation de la vanité de son projet, ainsi que le Christ en donne l'exemple face au jeune homme riche[5] qu'il pousse dans les derniers retranchements de sa logique .

Mais le mal n'est pas qu'une affaire privée, il a une dimension sociale, économique et politique. La seule réponse possible découle de ce que le chrétien a compris grâce à l'Esprit. Il lui appartient seulement de dévoiler les mécanismes qui emprisonnent l'homme et lui font violence.

Cela revient en pratique à rappeler la loi, ni plus ni moins : révéler à l'interlocuteur ses inévitables connivences qui le mettent en contradiction avec ce qu'il voudrait être ; non pas en prenant la place du juge, mais en tant que témoin, se souvenant toujours qu'il n'y a pas de loi chrétienne.

« Vouloir extirper le mal, non plus comme violation du droit, mais comme intention impure, c'est se livrer au mortel conflit de la conscience jugeante et de la conscience jugée dont la seule issue est la réconciliation. » [6]

Dans le monde des hommes, il ne peut être question de discours moraux pour la simple raison qu'ils sont ineptes. En effet ils favorisent l'économie de la prise de conscience du péché devant Dieu. Seul un discours qui reprend la réalité dans les termes d'un ordre juridique pensé par la personne elle-même peut avoir une quelconque influence. L'éthique séculière contient des notions de bien et exerce donc une influence non négligeable sur l'organisation de la Cité. « Née du besoin de la conservation, l'éthique tend vers l'amélioration du groupe, vers la justice individuelle et sociale. Radicalement différente de la sanctification, elle a ses valeurs propres et son critère : le bien. »[7]

Encore une fois, il n'y a pas à s'opposer à la loi en tant que telle, mais à ne pas l'entendre comme voie salutaire. La loi révèle l'aspect inacceptable de la convoitise. Pourquoi ne convoiterais-je pas ce vers quoi me porte mon désir, puisqu'il est ‘naturel' ? Sans doute est-ce cet aspect spontané de l'entraînement du désir vers la convoitise qui fit dire que c'est notre nature même qui est déjà corrompue. « Le péché qui habite en moi » [8]dit Paul.

Le chrétien est placé dans cette situation délicate d'avoir à trouver une présence qui ne s'appuie plus sur l'autorité, mais sur une proximité active et signifiante. Encore une fois pour ce faire, la question de sa responsabilité s'inverse. Elle n'est plus d'obligation mais de réponse. « ...et la question du prochain est renvoyée à celui qui l'a posée, sous une forme nouvelle : - Qui donc, parmi ceux qui sont passés sur la route, est devenu le prochain de la victime des brigands ?- A la question : - Qui est mon prochain ?- s'est substituée une autre question : - De qui suis-je le prochain ? » [9]

Le chrétien est renvoyé à une co-responsabilité humaine à laquelle il répondra dans la lumière de l'Evangile, avec une liberté qui ne vise pas à sauver le monde (il se prendrait pour le Sauveur), mais qui lui permettra, aux prises avec les réalités incontournables, d'aplanir les sentiers du Seigneur.

La difficulté des choix à accomplir vient de ce qu'il nous incombe de mener notre barque entre les récifs d'une réalité qui tient régulièrement notre foi comme dépourvue de bon sens parce qu'elle n'utilise pas les moyens qui lui donneraient de ‘réussir'. Il y a de ce fait nécessité d'une gestion du quotidien qui rende à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui lui revient, dans des limites qu'il appartient à chacun de définir selon sa conscience, mais dont les orientations sont précises : préserver, renforcer, adapter ce qui offre le plus d'ouverture à la Lumière.

Introduire de nouveaux rapports entre les hommes, en n'oubliant jamais que l'on ne garde pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; c'est bien pourquoi les choses ne peuvent devenir nouvelles qu'avec la conversion.


Pour que notre foi soit crédible aux yeux du monde, que notre témoignage soit cohérent avec notre comportement selon les critères du monde, les chrétiens exerceront le bien à l'égard des hommes en témoignage de la miséricorde reçue.


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[1] Marc 15,34 // Matthieu 27,46

[2] Jean 13,35

[3] J. ANSALDI, Ethique et Sanctification, p.164

[4] P. RICOEUR , Le conflit..., p.366

[5] Marc 10, 17-22 // Luc 18, 18-23

[6] P. RICOEUR , Le conflit..., p.357

[7] J. ANSALDI, Ethique..., p.51

[8] Romains 7,13

[9] G. BORNKAMM, Qui est Jésus de Nazareth ?, Seuil 1973, p.130