LA LIBERTE CHRETIENNE




L'étude de l'épître aux Galates, nous a montré que la foi qui libère du péché fut toujours opposée à la notion de Loi. Nous avons vu, par ailleurs, que la Loi est toujours vécue dans les termes d'accomplissement de soi-même. Il en découle que le péché, dans les textes néo-testamentaires, consiste en un positionnement de l'homme face à son vouloir être qui le place hors de l'interpellation christique. Le péché dans ce sens n'a pas de relation directe avec les notions de bien et de mal.

« Le couple ‘bien-mal' n'est pas parallèle au couple religieux ‘foi-péché'. En effet le péché (ou incrédulité) ne s'oppose pas au bien mais à la foi ; il est refus de saluer Dieu comme Père-Radicalement-Autre et de s'accepter comme créature fondée sur la seule Parole ; il est volonté d'autofondation par le détour de l'idole. L'éthique étant entièrement enfermée dans ce refus, bien et mal s'y rattachent également. » [1]

Les notions de bien et de mal sont elles aussi à désacraliser, à replacer dans le monde des hommes. La liberté chrétienne est la clef qui interdit radicalement la fondation de ces notions sur un plan absolu.

« C'est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. » [2] La liberté est plus qu'une simple jouissance qui nous serait accordée, mais le but même de l'affranchissement. D'où le v.2 prend toute son importance : si le chrétien n'agit pas en tant qu'être libre, Christ ne peut rien pour lui ; s'il se fait circoncire, càd reste sous la loi, il n'a pas choisi de vivre la vie proposée par Christ. Répondre aux sollicitations de ceux qui cherchent à leur imposer le respect de la loi, serait en fait renoncer à la grâce offerte (v.4) Paul pose clairement les implications de ce choix : loi = esclavage, grâce = liberté. En conséquence de quoi, attendre la justice, de la pratique de la loi, est en quelque sorte une négation de l'espérance et en cela se séparer du Christ.

Le v.6 prolonge l'argumentation en précisant le nouveau critère qui découle de la foi : en plus de l'espérance, il s'exprime par l'amour, sans que l'on puisse pour autant y voir une pratique salutaire (gar) puisque cela nous vient par l'Esprit, de par la foi (v.5).

L'on voit ici, vers où, pour l'apôtre, conduit la liberté. En faire usage dans ce sens est obéissance à la vérité (v.7)

Le v.13 reprend l'idée du v.6 ; idée posée en principe majeur au v.14. Or cette loi nouvelle ne peut s'accomplir que libérée des dispositions légales, critères de jugement et sources de conflits (v.15). De même, radicalement, Paul veut aussi indiquer l'impossibilité de se retrancher derrière un prétendu respect de la loi. Le rappel à la Loi n'est jamais remise en vigueur des dispositions mosaïques ; désormais une pratique, même respectueuse de la légalité ne suffit plus.  Avec Paul, la fidélité qui persévère dans la foi, n'est plus constance vertueuse mais circoncision du coeur, intentionnalité qui inverse les logiques habituelles. C'est ce que veulent indiquer les listes qui suivent et qui, fait rare, décrivent d'une certaine façon le bien et le mal.

Réaffirmant que la liberté est un appel (v.13) à marcher par l'Esprit (v.16), Paul veut expliciter ce qui ne semble pas avoir été compris. Sans doute éprouve-t-il le besoin de reformuler la question sous un autre angle, non plus loi traditionnelle ou non, circoncision ou non (en soi cela n'a pas d'importance -v.6), mais désirs de la chair ou volonté de l'Esprit. Pour un chrétien, les désirs ont été crucifiés avec Christ, ce qui permet à l'Esprit de susciter l'amour de l'autre.

D'une certaine façon, légalisme et amour de soi (vers quoi renvoie le terme ἐpiqumia) se rejoignent en ce que l'homme est alors toujours préoccupé de lui-même, et c'est libéré de cet égocentrisme qu'il devient possible d'aimer selon l'Esprit.

Ainsi, il est remarquable que ces listes ne réifient aucunement le Bien ou le Mal. Le critère ne s'inscrit pas dans un code, mais dans la fidélité par rapport à la volonté de Dieu, dans un engagement qui considère l'homme dans ses rapports avec les autres, finalement en dehors de toute considération légale. L'énumération permet de distinguer ce qui oppose, discrimine, les uns aux autres.

Ce que Paul décrit ici comme oeuvres de la chair présente deux caractéristiques : - un sentiment qui, par sa force, sa violence, emporte l'individu au-delà de toutes règles, vers un excès ; - les termes (et parmi eux sont inclus ceux qui en désignent les causes) indiquent une altération soit par mélange, soit par dérèglement, une diminution plus ou moins forte de ses capacités (indirectement une perte de liberté). Tous cependant signifient, dans leur résultat, un refus, un rejet de l'autre, une fracture, un dysfonctionnement de la relation aux autres.

Inversement, les fruits de l'Esprit ont pour ligne de force, l'accueil, la tolérance, une cohérence personnelle, qui entraîneront une cohésion sociale, une paix sociale.

La casuistique légale serait dans cette configuration, par elle-même, une source de division comme dans le conflit à propos des nourritures autorisées ou non. Pour règle générale, Paul propose : « Recherchons ce qui convient à la paix et à l'édification mutuelle. » [3]

Dès lors, la concupiscence liée à la finitude cesse, elle aussi, d'étendre sur nous son voile culpabilisant.

Luther précise qu'en Gal.5,16, Paul « ne dit pas : - ne faites pas -, car il leur était impossible de ne pas avoir de convoitises, mais - ne les parachevez pas -, c'est-à-dire n'accomplissez pas leurs oeuvres par consentement de [votre] volonté. » [4] Ainsi Luther commente le verset de Rom 7,18 : « Car je sais qu'en moi - je veux dire dans ma chair - le bien n'habite pas.    Vouloir le bien est à ma portée,  mais non pas l'accomplir. » Luther reprend : « [Paul] ne dit pas faire mais accomplir le bien. Car faire le bien consiste à ne pas suivre les concupiscences, mais accomplir le bien consiste à ne pas éprouver de concupiscence. » (p.110)

La tentation restant toujours présente, l'apôtre nous rappelle que la fidélité est de ne pas lui céder délibérément. Faire le bien n'est jamais l'accomplir, car répète Luther, en nous subsiste toujours le péché-tison ; pour accomplir le bien, il faudrait qu'il soit éteint. Par conséquent, même la volonté de faire le bien reste teintée de désirs voilés qui ne permettent pas le parachèvement, dans la perfection, du bien. En quoi, il apparaît encore que la pratique du bien ne peut emporter de victoire définitive qui nous sauverait.

Pour autant, la fidélité comme réponse à la délivrance, comme mise en œuvre de la liberté, conduit à traduire dans sa vie le témoignage de la miséricorde de Dieu.

« C'est pourquoi l'art et la sagesse suprêmes des chrétiens est d'ignorer la loi, de ne connaître ni les oeuvres ni toute la justice active, de même qu'en dehors du peuple de Dieu, la suprême sagesse est de connaître la loi, les oeuvres et la justice active. » [5]

La pratique du bien connaît, à son tour, un renversement déjà perceptible à la lecture comparée de Luc 10,27 et de Jean 13,34 : - Aime ton prochain comme toi-même - devient - aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés -. L'amour pour autrui est par là ôté d'un contexte moral ou d'obligation pour prendre la dimension désintéressée qui découle de l'amour reçu. Nous sommes rendus capables d'aimer parce que Dieu nous a aimé le premier.

  A ce moment, prend place toute l'importance de la notion de libération. Libérés de nous-mêmes parce que toute préoccupation de réalisation personnelle ( sauf la réserve symbolisée par le tison chez Luther) est désormais superflue, nous sommes enfin disponibles aux autres, sans esprit de jugement.

Les exemples de bonnes ou de mauvaises oeuvres dans l'épître aux Galates en donnent la leçon.

Tant que l'homme reste dans l'incrédulité (ἀshbeia) ou dans l'insoumission (ἀmartia), il ne peut poser un bien qui soit réellement désintéressé, c'est-à-dire dépourvu d'auto-réalisation idolâtre. « C'est pourquoi Dieu les a livrés, par les convoitises de leur cœur, à l'impureté où ils avilissent eux-mêmes leur propre corps. » [6] « Et comme ils n'ont pas jugé bon de garder la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à leur intelligence sans jugement : ainsi font-ils ce qu'ils ne devraient pas. »(v.28) Ici la connaissance de Dieu s'oppose à la connaissance du bien et du mal, et non le bien au mal. C'est parce qu'ils ne veulent pas connaître Dieu (le Péché) qu'ils tombent dans l'erreur (la faute).

La faute (ἀdikia) s'avère conséquence du refus de Dieu. Ceci ressort clairement du passage en Romains 1,18-24 où la colère de Dieu se révèle contre toute impiété (ἀshbeian) et contre toute injustice (ἀdikian) des hommes,... car (v.19, dioti) ce que l'on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste.... C'est pourquoi (dio, v.24) Dieu les a livrés.

Le péché conduit à la faute, mais n'est pas faute au sens commun du terme. Il est refus, choix d'ordre spirituel qui ne prend pas place face aux hommes mais uniquement devant Dieu. Mais il conditionne en totalité le devenir de l'homme parmi ses contemporains. Il n'appartient pas aux hommes d'apprécier une décision prise par une personne à l'égard de Dieu ; par contre la conduite de celle-ci vis-à-vis de ses contemporains est soumise aux critères sociaux et juridiques. La faute prend place dans ce cadre et reste justiciable.

Lorsque le chrétien commet une faute, sa culpabilité devant les hommes ne remet pas en question sa position devant Dieu. La confession indique le maintien du lien dialogal avec Dieu, relation qui lui conserve son statut filial. Il n'y a donc ni perte de soi, ni angoisse, ni remords, mais repentir, recherche du rétablissement des rapports avec ses contemporains, réparation du tort causé, aucunement restauration d'une identité mise en danger.


« La prise de conscience de la transgression n'a pour fonction que de faire mesurer l'immensité de la grâce nouvelle. - Là où le péché abonde, la grâce surabonde - ; et ce n'est que dans la réception de cette surabondance que l'abondance de la transgression se donne à connaître comme telle, càd comme un moment d'une économie toujours dépassée. »[7]

   

 


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[1] J. ANSALDI , Ethique et Sanctification, Labor et Fides 1983 , p.64

[2] Galates 5,1

[3] Romains 14,19

[4] M. LUTHER, Oeuvres T.XII, Labor et Fides 1985, p.110

[5] M. LUTHER, Oeuvres T.XV, p. 23

[6] Romains 1,24

[7] J. ANSALDI, ‘‘Loi et Transgression'', Revue du Centre d'Etudes freudiennes de Montpellier 3,1985, p.10-11