L'ANALYSE PAULINIENNE




Partant du constat que tous sont pécheurs (Rom.3,9-10), Paul introduit aussitôt la notion de loi. Devant elle, le monde entier est reconnu coupable (v.19) « Voilà pourquoi personne ne sera justifié devant Lui par les oeuvres de la loi ; la loi, en effet, ne donne que la connaissance du péché. »(v.20)

Dans l'Epître aux Galates, Paul explicite les conclusions qu'il en tire : « Si en effet une loi avait été donnée, qui ait le pouvoir de faire vivre, alors c'est de la loi qu'effectivement viendrait la justice ? » (3,21).   Quelques versets auparavant, il avait écrit, citant Deut.27,26 : « Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l'accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la loi. »(3,10) Chose éminemment impossible. Aussi la vie ne peut découler de cette pratique, elle ne peut être accordée qu'en vertu de la Promesse accomplie en Christ.

Il s'agit d'une question de confiance en Dieu, d'une acceptation de foi, comme déjà ce fut le cas d'Abraham. Même plus, maintenant, ce sont ceux de la foi qui sont fils d'Abraham (3,7). Le glissement est d'importance. La bénédiction d'Abraham prend une dimension spirituelle sans doute inattendue pour beaucoup de Juifs. Le v.14 résume, en concluant, ce passage de façon nette : la bénédiction d'Abraham, une fois détachée des hypothèques légales, n'est plus liée à une tradition précise. C'est pourquoi, toutes les nations peuvent en bénéficier ; dès lors, tout qui reçoit l'Evangile par l'écoute de la foi (kohV pistewV), reçoit la même bénédiction (eὑlogountai au présent, v.9) qu'Abraham.

Nous retrouvons ici, l'opposition que Paul maintient de façon permanente entre foi et loi, mais en la menant jusqu'au bout : la foi conduit à la bénédiction (v.9) ; la loi maintient dans la malédiction (katara, v.10). D'où la loi ne procède pas de la foi (v.12).

En effet, comme Paul nous l'indique dans les v.12 et 13, la loi impose une parfaite conformité, projet irréalisable pour l'homme. Persister dans cette voie est donc véritablement s'engager dans une impasse. Christ en fit la démonstration, suspendu au bois, tout en nous libérant de cette tyrannie (έxhgorasen : a racheté) par l'annonce de l'Esprit (v.14)

En d'autres termes, nous pouvons en déduire que Christ discrédite définitivement la loi puisque, au nom de celle-ci, lui le seul juste, fut maudit (genomenoV katara). Maintenant, l'Esprit peut agir avec puissance pour faire vivre, au sein de toutes nation, les hommes justifiés par la foi, de la foi de Christ (έk pistewV Cristou, 2,16) et non plus par le respect fidèle des oeuvres de justification (ἐx ἐrgwn nomou).

Du v.15 au v.17, Paul établit la Promesse faite à Abraham comme un Testament. Il confère ainsi à l'événement de la Promesse une qualité intangible. Même si un testament n'est ratifié que par un homme, personne ne s'arroge le droit de le modifier. Or les promesses (car il fut question de postérité, de pays, d'alliance) furent prononcées par YHWH lui-même. Et Paul va prolonger son raisonnement jusqu'à Christ en jouant sur le singulier ‘à ta descendance' . Si la Promesse faite par Dieu à Abraham conduit jusqu'au Christ, c'est que rien, jamais, ne l'a suspendue. De plus elle fut antérieure à l'entrée en Egypte où la descendance d'Abraham séjourna 430 années selon Ex 12,40. La Loi ne fut donnée qu'au Sinaï ; elle ne peut donc contredire la Promesse, mais doit obligatoirement s'insérer dans le cadre de celle-ci.

Après avoir relativisé le caractère absolu de la Loi, au v.18, Paul introduit le débat à propos de son rôle. Si la Promesse se suffit à elle-même, la Loi ne joue aucun rôle ; bien plus, si la Loi devenait prépondérante, elle ne garantirait nullement la Promesse, elle la rendrait caduque (oύketi έx έppaggeliaV).

Par conséquent, la Loi n'intervenant pas dans la transmission de l'héritage lié à la Promesse - celui-ci se faisant par grâce seule (carizomai)-, n'a d'autre fonction que de mettre en valeur cette dernière, en plaçant l'homme en situation de mesurer vraiment son importance.

La Loi, ordonnée par les anges (donc de moindre importance) a pour rôle de manifester aux yeux de l'homme son asservissement au péché, situation dont il n'est pas toujours conscient, et c'est bien pour cela que la Loi fut communiquée. Par cet intermédiaire, la prise de conscience de l'écart par rapport à la volonté de Dieu (parabasewn carin) fut rendu manifeste, condition préalable à la réception en bonne intelligence de la Promesse (v.22). Or le médiateur de la Loi n'est pas l'Unique qui réunit (v.20), aussi n'a-t-elle pas la puissance de faire vivre (v.21). Phrase remarquable par sa conclusion : alors la justice procéderait de la Loi. La justice ne vient pas de la Loi. Paul réaffirme ici sa distinction fondamentale entre la justice de la loi qui maintient captif et la Justice de Dieu qui fait vivre.

Paul en décrivant la fonction propédeutique de la Loi, indique en même temps son rôle nécessairement provisoire. C'est ce qu'indiquent les prépositions des v.23 et 24 (pro, έiV). Ce passage est également remarquable en ce qu'il indiquerait que la foi ne devint réellement libératrice qu'avec Christ, en ce sens qu'alors seulement la foi justifia. S'il en est ainsi, c'est effectivement la foi DE Jésus-Christ qui sauve. Alors la foi d'Abraham en la Promesse de YHWH, si elle fut comptée comme justice, le fut, en fin de compte, parce que la Promesse se confond avec Jésus-Christ. Autrement dit la loi n'apparaît nulle part dans une fonction salutaire, mais remplit strictement un rôle pédagogique.

C'est l'autre aspect de la démonstration de Paul : la Loi fut un précepteur (paidagwgoV) qui monte la garde en tant que tuteur et administrateur de l'homme en attendant sa libération par adoption divine (4,2 et 5). Le rôle de la Loi est donc lié à une position de l'homme, temporaire pour ceux qui deviennent héritiers de la Promesse (v.25). Dès cet instant son rôle s'arrête. Le v.24 insiste sur le fait que c'est la foi qui justifie. Paul ne laisse même pas entendre que la Loi prépare la venue de la foi. La foi vient par Christ en même temps que l'adoption (v.26), laquelle rend dérisoires toutes les distinctions humaines.

Le thème de l'adoption illustre bien, chez Paul, le rôle de la Loi. Puisque seule la foi libère, la situation antérieure de l'homme ne peut être que celle d'une captivité, comme des tout-petits, « nous étions soumis aux éléments du monde »(4,3). La Loi semble incluse dans ces éléments. Sa relativisation par Paul serait alors radicale. Toujours est-il qu'elle n'en délivrait pas. C'est pourquoi Paul attribue à Dieu seul le rôle libérateur par Jésus-Christ, précisément en faveur des assujettis à la Loi (4,4-5) ; Christ, en s'assujettissant lui-même à la Loi rend l'Incarnation authentique, et en justifiant l'homme qui vient à lui, ôte tout pouvoir à la Loi sur les enfants de Dieu. Le mineur (nhpioV, qui ne parle pas encore, à la place de qui parlent les autres) est établi fils (est nommé par le Père qui le pose dans son identité) et héritier ; il n'a plus à chercher à le devenir, qu'il soit juif ou païen.

Face à l'oeuvre de Dieu manifestée par la libération offerte en Jésus-Christ, Paul exprime un sentiment d'échec lorsqu'il considère le comportement des Galates (4,11). Comment est-il concevable de choisir délibérément l'asservissement, alors que Dieu lui-même s'est fait connaître ?(v.9) Pourtant, ils reprennent leurs pratiques anciennes. Le terme jusei, tout en indiquant que ces dieux n'en sont pas de par leur nature même, renvoie à stoiceia, éléments de l'univers, c'est-à-dire à un culte idolâtre.

Jadis, Paul pouvait s'expliquer leur comportement par leur ignorance, mais aujourd'hui, il ne comprend plus ainsi qu'il le dit au v.20 : « je ne sais comment faire, je suis dans l'embarras. » C'est pourquoi au v.18, il est amené à replacer le débat en partant de la notion du bien, mais d'un bien qui ne sépare pas ou qui ne varie pas selon les circonstances. Ce bien là, seul le Christ en est le maître d'œuvre (v.19)

Le v.21 introduit une nouvelle argumentation en vue d'expliciter son enseignement. Etre sous la loi est une chose, l'entendre une autre, c'est-à-dire comprendre vers où la loi veut conduire si elle est de Dieu. La seconde attitude tient compte de la dimension de la Promesse et dès lors se confie en Dieu et, par suite, ne place pas sa confiance dans une pratique légaliste que Paul a déjà stigmatisée. Or, pour lui, cette Promesse est incluse dans la loi si on l'entend de façon spirituelle. Ne pas l'entendre ainsi conduit à la servitude et, plus grave encore, à la perte de l'héritage.

Ne pouvant le leur dire de vive voix, il illustre son propos par l'allégorie tirée de la double descendance d'Abraham. La filiation charnelle en Abraham ne libère pas de la servitude, par contre cette filiation vécue dans la foi en la Promesse libère l'enfant d'Abraham et le conduit vers la Jérusalem d'en haut, car, par la Promesse, Dieu agit.


Ceux qui suivent la loi en ignorant la Promesse, restent soumis à la servitude de la loi, mais hors du Royaume de Dieu comme l'indique sans doute l'image de la Jérusalem inspirée par le Sinaï en Arabie (hors de la Terre Promise précisément). Leur fidélité discriminatoire, puisqu'elle exclut (έkkleisai, v.17), ne pourra s'ouvrir à une nombreuse descendance ; par contre la descendance de la femme libre, de la Jérusalem d'en haut, sera nombreuse contre toute attente. Ainsi les frères verront leur fidélité comblée des fruits de la Promesse dont le premier est celui de la liberté.


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