LOI ET PECHE

 




Nous l'avons vu, le possédé par le démoniaque l'est parce qu'il est dépossédé de lui-même. Cette absence d'identité authentique laisse le champ libre à la mégalomanie du désir. La conséquence immédiate et douloureuse pour la personne est à la mesure de son désir.

« Parce que le désir narcissique n'arrête pas de poser l'homme en candidat à la toute-puissance, le désir doit sans cesse projeter une toute-puissance mythique. La culpabilité est donc toujours croissante et la dette infinie. Nous sommes dans le cercle vicieux de la culpabilité : plus j'observe la loi, plus ma conscience s'aiguise, plus l'exigence augmente et plus je suis coupable. »[1]

Dès lors que l'instance face à laquelle est envisagée la position de l'homme, se trouve être la Loi, le non accomplissement des exigences de celle-ci, crée une « dette que rien ne peut éteindre car elle ne peut réduire la faute à sa dimension réelle » La Loi définit les catégories de l'agir, ignore celles de l'être. Ce n'est qu'indirectement qu'elle y renvoie, lorsque je comprends que mon agir ne peut me nommer, lorsque je mesure l'impossibilité de me faire un nom, ce que la Loi m'oblige à découvrir si je me laisse interpeller par l'Evangile.

Tant que l'être est compris par un faire inévitablement imparfait, insatisfaisant, le pardon au lieu d'être libérateur s'inscrit en terme de dette. Dans ce cas, le pardon n'est efficace qu'en réponse du paiement d'une amende, d'une punition, d'un sacrifice, toujours par le passage d'une culpabilité. C'est pourquoi, à juste titre, J. Ansaldi conclut : « L'éthique humaine ne peut aller au-delà ; [elle ne peut] sortir de la culpabilité devant la loi et donc d'un salut par la loi. Nous sommes dans ce que Luther appelait le règne du monde, par opposition au règne du Christ. 

Aller au-delà suppose un basculement de l'économie de la faute et sa distinction d'avec le péché. »

Cette distinction étant strictement théologique, elle ne peut se concevoir en dehors du cadre évangélique de la justification du pécheur en Christ.

En effet, à sa naissance, l'humain prend place dans une tradition dont les modèles dupliquent en lui des paradigmes qu'il ne maîtrise pas. Le poids de ceux-ci limite l'exercice d'une liberté de choix. Aussi peut-on légitimement poser la question d'une responsabilité réelle qui tiendrait plus d'un conditionnement par lequel un groupe s'assure de sa cohésion. De plus, l'instruction délivrée s'accompagne généralement d'une culpabilisation à l'encontre de toute déviance qualifiée d'infidélité. Même l'organisation sociale moderne ne laisse pratiquement à la liberté que l'espace restreint d'une opinion personnelle aux marges inoccupées du système, car pour l'essentiel, « le monde de la culture n'est en définitive que l'ensemble des préjugés et des lieux communs d'un groupe humain et d'une époque. » [2]

L'humain est inscrit par les discours sociaux dans un certains nombre de réseaux d'appartenance qui proposent à son désir des archétypes symboliques. L'incapacité ou l'impossibilité de les atteindre dessine la déficience qui conduit, elle aussi, à la culpabilité, même lorsqu'elle prend le nom de résignation. Si cette déficience est mesurée à l'aune d'un désir insatiable, la culpabilité reste prégnante ; si elle est évaluée selon les normes d'une loi édictée par un Dieu tout-puissant, la culpabilité devient infinie. La relation à Dieu devient alors souffrance et malédiction de la Loi.

Sur le plan religieux traditionnel, l'interdit s'inscrit dans l'expérience du sacré qui menace de ce fait l'homme. Aussi la souffrance fut tenue comme punition, conséquence inéluctable de la transgression légale.

Mutatis mutandis dans le monde profane, s'il n'est plus question d'une loi mais d'une multitude de lois, la souffrance participe à l'enfantement du monde en construction. La cause de sa manifestation est à rechercher dans l'ignorance ou le non respect des lois qui garantiraient une situation meilleure. La culpabilité qui en découle reste entière à ceci près que l'éviction de Dieu permet l'économie d'une contradiction. Car l'univers en tant que création d'un vouloir divin ne peut être absurde. Le malheur s'inscrirait donc dans un ordre divin. Il serait la résultante d'une mauvaise gestion des règles sacrées, d'un non respect des puissances tutélaires.

Le renversement de ces approches par Paul, lequel détache la rencontre avec Dieu de toute spéculation pénale, prend une dimension d'autant plus grande.

Du mal, qu'il soit de la faute ou de la douleur, ne sort aucun bien.

« Aussi une douleur ou une faute pensée ne sont nullement une douleur ou une faute dépassée, elles prennent seulement une dimension de profondeur , de réalité ou plutôt d'existence. » [3] C'est pourquoi, en profondeur, une réparation légale ne peut effacer les traces de l'acte mauvais ou de l'accident naturel. Il subsiste toujours un pourquoi irrésolu, un remords, une perte. Sinon pourquoi les rescapés des camps reviendraient-ils souvent avec le remords d'avoir survécu ? L'immersion totale dans un espace où l'horreur s'impose délibérément provoque un tel sentiment de culpabilité planétaire que l'on ne peut qu'être, en tant que membre de cette communauté terrestre, collectivement coupable.

Mais comment penser ce qui jamais n'aurait dû surgir ? L'autonomie du monde est telle que, non seulement Dieu s'y manifeste incognito en Jésus, mais que victime lui-même de la rébellion humaine, il ne tente aucun coup de force pour préserver d'autres victimes coupables ou innocentes des atteintes de la souffrance.

C'est donc face à un constat d'impossibilité personnelle à vaincre le mal que nous sommes amenés. Telle est la fonction herméneutique de la Loi. L'impuissance à lutter victorieusement, par ses propres forces, contre le mal peut être comprise comme le corollaire de l'interdit à se vouloir comme Dieu ; car cette volonté est ce qui assure la répétition du mal, et particulièrement lorsqu'il s'affuble de la prétention de faire le bien. Seul le constat d'échec constant détruit ce rêve et ouvre sur la prise de conscience éventuelle du péché d'incrédulité comme cause du mal. Or celui-ci n'est pas une transgression. P. Ricoeur explique : « [la transgression], c'est le couple de la loi et de la convoitise, à partir de quoi il y a transgression ; le péché, c'est de rester dans l'économie périmée de la loi, où le commandement excite la convoitise. Le contraire du péché n'est pas la moralité, mais la foi. Il faut donc procéder au renversement entier de la problématique : le mal n'est pas la première chose que nous comprenions, mais la dernière ; il n'est pas le premier article du Credo, mais le dernier ; une réflexion antécédante sur l'origine du mal n'est pas religieuse parce qu'elle va chercher un mal radical derrière les maximes mauvaises ; elle n'est même pas religieuse parce qu'elle discerne un inscrutable qui ne peut être énoncé que mythiquement ; ce qui qualifie comme religieuse cette méditation, c'est une entière réinterprétation de nos notions de mal et de culpabilité à partir du kérygme. » [4]

L'enseignement de Paul nous permet de saisir que, dans ce cadre, la volonté même de faire le bien peut être péché radical lorsqu'elle est prétention à dire, à vivre tout le bien. Car alors, elle reste expression de volonté humaine, sans rémission possible. L'homme ne rencontre pas le Père, mais pose une idole à laquelle il veut ressembler.

Dans nombre de cas, que reste-t-il à l'homme dépourvu de ressources créatrices, dépossédé de perspectives participatives, soumis à la compétition dont la dimension sociale est absente, pour qui le rêve d'une utopie est interdite, à qui il ne reste que la fuite, la résignation ou la secte ? L'argent ? Mais si de plus, le travail, même aliéné, lui est ôté ? La morosité. Comment s'étonner de la vitalité de tous les réductionnismes de la pensée, qui justifient eux aussi leurs membres, leur rendant une fausse dignité car elle fait des autres son faire-valoir. Elles ne s'expriment jamais en préoccupation de coresponsabilité, mais de culpabilité pour les uns et de revanche pour les autres.

Les hommes païens « privés de la Loi (...) se tiennent à eux-mêmes lieu de Loi ; ils montrent la réalité de cette loi inscrite en leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience, ainsi que les jugements intérieurs de blâme ou d'éloge qu'ils portent les uns sur les autres... » [5] car l'accomplissement ne peut venir que d'eux-mêmes. Il n'y a pas de délivrance de l'impératif d'accomplissement pour être, ce que la Loi veut faire constater, Loi dont les commandements n'ont d'autre « but que d'amener l'homme à voir son incapacité à faire le bien et à lui apprendre à désespérer de lui-même. (...) C'est ainsi que l'homme apprend à perdre confiance en lui-même et à chercher ailleurs de l'aide » [6], en Christ.

Tillich poursuit cette analyse : « Parce que l'impératif moral oppose notre être essentiel à notre être réel, il nous apparaît comme loi. Un être qui vit à partir de sa nature essentielle est une loi pour lui-même, il suit sa structure naturelle. Mais telle n'est pas la nature humaine. L'homme est aliéné de son être essentiel et en conséquence l'impératif moral lui apparaît comme loi ; le moralisme est un légalisme ! » [7]

Ainsi l'homme se veut toujours le démiurge du monde à venir : le salut par les oeuvres sacrées ou profanes, par l'interdit qui exclut le mal.

« La pierre angulaire de cette époque post-chrétienne n'est pas une tentative faite pour insérer le mal dans une vision cohérente de l'univers, mais une tentative pour éliminer le mal. » [8]

Alors l'individu qui ne choisit ni la révolte, ni la soumission, n'a d'autre issue, pour sortir de la contradiction, que de se créer une religiosité sous forme de système de résorption des dissonances. Or développer une religiosité revient à définir ses valeurs, à connaître le bien et le mal. Ainsi même la religion peut être idolâtre, Dieu peut devenir une idole.

« En connaissant le bien et le mal, l'homme ne se comprend plus dans la réalité de sa définition originelle, mais dans sa propre possibilité d'être lui-même bon ou mauvais. Il se connaît maintenant à côté de Dieu, en dehors de Dieu, ce qui signifie qu'il ne se connaît plus que lui-même et qu'il ignore Dieu ; car il ne peut connaître Dieu qu'en le connaissant lui seul. La connaissance du bien et du mal est donc le divorce d'avec Dieu. (...) La connaissance du bien et du mal signifie le renversement total de sa connaissance qui jusqu'alors consistait à connaître Dieu comme son origine. (...) C'est en cela que consiste l'imposture du serpent. L'homme sait ce qui est bien et mal ; cependant, puisqu'il n'est pas l'origine, le bien et le mal qu'il connaît ne sont pas de Dieu, mais contre Dieu. » [9]

C'est pourquoi l'homme se trouve être son propre juge, pratiquant une justice qui ne justifie pas, donc qui ne libère pas. Et l'homme reste semblable à lui-même, croyant être devenu semblable à Dieu.

Où l'on comprend que quelles que soient les orientations mises en oeuvres, l'homme butte sur une impasse. Tant que la Loi considérée comme volonté divine, ou les lois édictés par les hommes, sont placées en premier pour définir la position de l'homme, Dieu est ignoré comme le vis-à-vis qui me nomme comme Fils. Il est une puissance à laquelle je dois me mesurer au lieu d'être celui qui me donne vie, celui qui m'accueille. La Loi me conduit ainsi à comprendre qu'il ne reste qu'une voie : s'originer en Dieu.

« Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.

Qui croit en lui n'est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au Nom du Fils unique de Dieu.


Et tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs oeuvres étaient mauvaises. » [10]


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[1] J. ANSALDI, La Culpabilité, Cours donné à l'IPT de Montpellier 1996, p.47

[2] H. LABORIT, Eloge de la Fuite, Folio Essais 1987, p.80

[3] E. BORNE , Le problème du mal, PUF/SUP 1973, p.21

[4] P. RICOEUR, Le Conflit..., p. 342

[5] Romains 2, 14-15

[6] M. LUTHER, de la liberté du chrétien, Foi vivante 1969, p.53

[7] P. TILLICH, Théologie de la culture, Denoël/Gonthier 1972, p.162

[8] G. VAHANIAN, La mort de Dieu, Buchet/Chastel 1962, p.168-169

[9] D. BONHOEFFER, Ethique, Labor et Fides 1969, pp. 1-3

[10] Jean 3, 17-19