ALIENATION ET MONDE MODERNE



Comme le rappelle fort pertinemment H. Zahrnt : «  La foi chrétienne, pas plus qu'aucune religion, ne peut se sauver de la sécularisation en s'efforçant d'être actuelle et présente au monde, ou en participant aux débats politiques et à l'action sociale. » [1] En effet, pourquoi passer par un circuit religieux pour mener une œuvre profane ? « Dès que l'objectif politique ou le but social, grâce à quoi on voulait faire passer la foi, est atteint ou paraît pouvoir l'être sans la foi, on donne à celle-ci son congé... Le résultat de cette adaptation de la foi à la sécularisation ne peut être que la sécularisation de la foi, donc de la mort de Dieu. »

Cette réflexion écrite en 1972 reste d'actualité et nous rappelle la dimension essentielle qui différencie un engagement militant et citoyen parfaitement honorable et même indispensable de l'engagement du chrétien qui ne peut faire l'économie de sa dimension prophétique sans perdre aussitôt sa spécificité.

La méfiance de beaucoup de chrétiens vis-à-vis de ce qui évoquerait par trop un prosélytisme paternaliste ou une condescendance à l'égard de celui ‘qui ne sait pas', ne doit pas nous dispenser d'une réflexion sur la réactualisation, non de la pertinence de la Bonne Nouvelle, mais de la communication de ce qu'elle a d'incontournable.

A quoi sert le christianisme ? demande H. Zahrnt. Cette question qui comporte un souci utilitaire n'a rien qui puisse choquer si l'on se place du point de vue de l'incroyant. Le problème se pose à nous de façon contradictoire. D'une part, une pratique diaconale sécularisée ne favorise pas une découverte profonde de l'Evangile, mais donne plutôt l'impression d'être en présence d'un Christian Club comme l'on dirait Lion's ou Rotary Club. D'autre part, si les chrétiens n'affrontent pas les réalités du monde, d'où pourraient-ils s'adresser au monde ? Quelle serait leur crédibilité ?

Le point qui relie les deux aspects et permet le dépassement de cette problématique est précisément la question récurrente des textes évangéliques jusqu'aux Actes (26,18) quand Jésus ressuscité s'adresse à Saul afin de l'envoyer vers les nations païennes « pour leur ouvrir les yeux, les détourner des ténèbres vers la lumière, de l'empire de Satan vers Dieu, afin qu'ils reçoivent le pardon des péchés et une part d'héritage avec les sanctifiés, par la foi en lui ».

Si la lutte contre l'injustice entrait dans une logique ‘mondaine' au sens de Jean, ce serait comme si un aveugle guidait un autre aveugle. « Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? » [2] C'est pourquoi, nous rejoignons totalement H. Zahrnt lorsqu'il écrit : « La théologie suppose la foi ; elle argumente à partir de la foi et en vue de la foi. Seule la foi met en train le discours et donc engendre la recherche d'un langage vrai, de concepts justes, de représentations correctes pour préciser le comment, le où, le quand, le pourquoi... Quels que soient les concepts et les représentations que la théologie se forge pour parler de Dieu, elle devra toujours les fonder sur l'expérience que les hommes ont de Dieu et elle aura toujours à exprimer et à transmettre aussi parfaitement que possible ces expériences fondamentales. » [3]

Quelles questions, les hommes posent-ils à propos de Dieu ? Elles ne sont directes que lorsque l'expérience de la souffrance frappe directement. En d'autres temps, ils s'accommodent d'une réalité au sein de laquelle ils vivent sans trop de ‘mal'. A peine arrivé au désert, le peuple d'Israël regrettait déjà le pays d'Egypte.

C'est au sein même de la structure idéologique qu'il faut dépister les idoles, chasser les démons, pour, s'il le veut, libérer l'homme de bonne volonté de l'esclavage dans lequel le maintient le conditionnement normalisant. La rencontre de Dieu, par Jésus, ne pourra se faire qu'à l'intérieur même de ces lieux où se joue le devenir de l'homme. L'amour du prochain ne peut être véridique que dans le cadre de l'amour que nous avons reçu de Jésus qui seul permet de donner un sens à ce qui cesse alors de s'inscrire dans les clivages sociaux habituels.

Or dans cette confrontation à la réalité, surgissent les questions de justice, de raison du plus fort, de violences quotidiennes. Autant d'aspects journaliers qui constituent la thématique du mal et qui rendent problématique l'idée même de Dieu. Soit ils conduisent au renforcement de l'ancienne représentation d'un monde perdu, loin de Dieu, dominé par les forces démoniaques ou tout au moins hostiles, d'un monde condamné à plus ou moins long terme, donc à rejeter (fondamentalismes, intégrismes) ou à ignorer (sagesses orientales) ; soit l'idée de Dieu est perçue comme inadmissible et l'homme est chargé de réparer les anomalies fonctionnelles par une praxis révolutionnaire, celle-ci extirpera la cause du mal, c'est-à-dire, dans la plupart des cas, ceux qui seront repérés comme porteurs des symptômes ; enfin reste la tendance pragmatique pour laquelle l'idée de Dieu offre l'avantage de stabiliser une organisation du monde. Ces grandes tendances ici schématisées sont quelquefois évidentes, plus souvent composées ou interpénétrées, selon des rapports circonstanciels, mais en fin de compte, le cynisme des intérêts ou la frustration de l'impuissance génèrent peu d'autres expressions idéologiques atteignant une audience réelle. Rien d'étonnant à cela puisque l'humain ne peut spontanément accepter le barrage que trace la croix sur son désir de toute-puissance. D'autant plus que l'histoire des Eglises brouilla les pistes au cours des siècles par des alliances répétées avec les pouvoirs en place dans une symbiose trouble où la légitimité fournie par l'un retombait en privilèges pour l'autre.

Ce double handicap de reconnaissance et d'héritage nous place en situation d'étrangers, de pèlerins, mais paradoxalement cette faiblesse peut devenir une source vivifiante, car la puissance de Dieu donne toute sa mesure dans la faiblesse[4] lorsque l'homme se confie en Lui plutôt qu'en sa propre puissance. Ce statut particulier est censé nous conférer la liberté de parole et de pensée qui fut celle des prophètes, en nous renvoyant à notre réalité qui est celle du Royaume dont nous vivons les prémices ici et maintenant. Cependant nos références et appartenances nous viennent d'une évaluation parallactique de la réalité, d'un point où pourrait se rejoindre la Parole et notre fidélité, car la pratique se distord à la mesure de l'échelle de notre liberté finie. Il convient donc de se souvenir que la pratique ne suffit pas plus que le discours à combler le fossé qui sépare l'homme de son aspiration de plénitude.

Le discours ne peut se résumer en dénonciation du mal en-soi, car la pratique erronée prend forme dans le cœur de l'homme irréconcilié ; la routine ne peut être corrigée tant que l'homme n'a pas ôté sa chape paralogique ou sophistique. Est-ce un hasard si les Ecritures décrivent l'Adversaire comme celui qui trompe ?

La principale imposture n'est-elle pas de faire accroire que le bonheur viendrait du progrès ? Le scepticisme à son propos n'indique-t-il pas la charge d'espoir qu'il véhiculait ? Le progrès, nouveau démiurge depuis que l'archétype primordial fut rangé au magasin des accessoires, promoteur du mieux-vivre qui conduit en fait l'homme à se sacrifier non par amour des autres mais sur l'autel de la production en vue d'atteindre la croissance, nouvelle corne d'abondance, qui le bénira en retour. Voilà le salut par les oeuvres remis en vigueur, mais cette fois sous une défroque profane.

Cette justification séculière ignore l'identité de l'individu et ne s'embarrasse pas du faible, du sort de celui qu'elle exclut parce que non conforme à ses critères de rentabilité. Nous lirons encore un extrait de H. Zahrnt qui précise bien ce moderne aspect de notre recherche. « On en voit les conséquences : si une vie humaine n'a de sens qu'autant qu'elle est utile à la société, tout homme doit alors veiller à donner à la société le maximum d'utilité pour donner ainsi à sa vie le maximum de sens. En réalité, l'homme s'aliène lui-même et se dégrade en ce genre d'opération : lui, maître du monde, redevient objet, ou plutôt outil. Il croit se produire lui-même, en réalité il se consume. » [5]

Mais quelle est la portée de ladite aliénation si, par ailleurs, la faculté de choisir réellement est déjà un leurre ? Cette question concernant la capacité de poser un choix librement fut très rapidement débattue, notamment entre Augustin et Pélage autour de la notion du libre-arbitre.

Pour Augustin, sans la grâce de Dieu, don de l'Esprit, l'homme ne peut même pas aspirer au bien et encore moins résister à la tentation. La notion de libre-arbitre reste difficile à cerner dans ce contexte. En réalité, elle est maintenue plus pour laisser la condition humaine justiciable devant Dieu que comme prérogative individuelle.

Aussi Augustin construira une théorie de la prédestination, corollaire radical de sa pensée à propos de la faculté de l'homme à user d'une quelconque liberté. Conception compréhensible face aux conséquences monstrueuses que le péché, non distingué des péchés, implique dans son économie spirituelle, lorsqu'il ne faut rien moins que la mort du Messie pour y porter réparation ! La culpabilité ne découle pas d'une errance mais d'une nature humaine qui porte à mal agir.

J. Kelly résume bien l'essentiel de la position d'Augustin : « Dieu exerce sa miséricorde sur ceux qu'il veut sauver et les justifie ; il endurcit ceux sur qui ne s'exerce pas sa miséricorde et il ne leur propose pas sa grâce en des conditions telles qu'ils la reçoivent, si l'on pense que c'est du favoritisme, il faut se rappeler que, de toute façon, tous sont à bon droit condamnés et que si Dieu décide de sauver quelqu'un, c'est là un acte de compassion ineffable. Il y a certes là un profond mystère, mais il faut croire que Dieu prend sa décision en fonction d'une justice cachée et, pour l'esprit humain, impénétrable. [6] Cela fait qu'Augustin n'hésite pas à dire que certains hommes sont prédestinés à la mort et à la damnation éternelle. » [7]

Calvin adoptera un raisonnement similaire. Nous sommes là placés face à un arbitraire divin dont l'homme ne peut que subir le bon vouloir en se rassurant par l'idée que l'agir divin ne peut qu'être juste tout en n'ayant pas à se justifier, pour autant que ces deux notions ne soient pas incompatibles. Mais en fait ne cachent-elles pas le désir de bénéficier de la toute-puissance de Dieu ? Celui qui croit ne pouvant qu'être du bon côté.

Lorsque la Bonne Nouvelle est neutralisée par l'incrédulité ou une morale, une impuissance, culpabilisantes, l'homme reste prisonnier des nécessités normatives.

De là peut naître ce que Horkheimer désigne par la notion de danger mimétique.[8] Non seulement la volonté d'adaptation incite l'individu, pour sa propre sauvegarde, à se conformer au mieux à son milieu social, mais de plus, avec l'abandon de toutes perspectives d'accomplissement personnel, l'instinct mimétique tend à prendre le pas sur toutes les autres virtualités individuelles, en attendant le retour du balancier porteur de l'antidote à l'étouffement qui ouvrira une nouvelle crise cathartique. Ainsi, il se peut (et c'est ce qui explique en partie que des systèmes totalitaires aient pu s'organiser) que la réalité politique, en tant qu'horizon ultime, se fonde en vérité contraignante. Alors s'instaure le royaume de Barbarie, au sein duquel « le principe supérieur de la Raison s'opposait exactement au principe de la liberté individuelle. » [9]Du danger de se laisser séduire par l'idéologie, vieille séduction de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Car quoi ? l'idéologie n'affirme-t-elle pas être en mesure d'éclairer le passé dont elle est seule à détenir la clef explicative, prémisse qui décode la représentation du présent, axiome grâce auquel il sera possible de construire le seul avenir accomplissant l'histoire. Quelle expérience individuelle pourrait rivaliser avec de pareilles perspectives ? Alors l'homme renonce à ce qu'il a de plus noble : se voulant au service d'une humanité nouvelle, connaissant le principe moteur de la réalité, il ne peut subsister pour lui de doute libertaire, sa pensée est de se conformer, non plus de penser. A petite échelle, dans la vie quotidienne, le même processus se met en place. Pour construire son être spéculaire, le passage obligé conduit à la recherche de la meilleure rémunération possible, car tout est professionnalisé ; le bénévolat est d'un autre âge et requerrait un idéal qui ne rencontre plus de reconnaissance sociale. « C'est ce qui peut se produire dans un monde où les valeurs majeures sont dictées par le travail, autrement dit où toutes les activités humaines ont été transformées en travail. Dans de telles conditions, seul demeure le pur effort du travail, autrement dit l'effort pour se maintenir en vie, et le rapport au monde comme création humaine est brisé. » [10]L'on travaille pour produire. Produire de l'utile, du nécessaire ? De tout, mais aussi et surtout du profit générateur de puissance et de dégradation d'un monde laissé aux générations futures. Les conflits naissent de ce que les explications idéologiques du progrès ne rencontrent pas les mêmes intérêts ; malheureusement, l'accélération d'une production pléthorique détachée de toutes références à une fin signe la fin de l'économie politique. Lorsque l'homme croit connaître ce qui est Bien et Mal, il perd la notion de sa vision relative, il oublie que les besoins varient. Lorsqu'en plus, il place sa vision dans une stratégie de conquête économique d'entreprise, il peut lui arriver d'avoir à reconstruire un microcosme totalitaire où n'existe que le devenir en expansion de sa société en ignorance totale du présent des êtres qui s'y trouvent impliqués.

C'est pourquoi nous mourrons, parce que nous réduisons au silence l'Esprit qui dénonce la duplicité, parce que les systèmes que nous mettons en place font de leur force mortifère la norme du droit. L'émancipation formelle de l'apprenti sorcier contemporain le prive d'amers. Ses chemins ne sont plus balisés, il vit dans l'indétermination de ses propres fins. Il ne réagit qu'aux conséquences des actes posés lorsque ceux-ci peuvent avoir pour lui des retombées néfastes. Alors, il réemprunte les mots de l'humanisme pour justifier de son opposition. Les valeurs fluctuent selon l'urgence du moment.

En fin de parcours, la conservation de soi, en tant que maintien de conditions d'existence les meilleures, entraîne la perte de la vie. «Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera. » [11] Sauvegarder l'existence au prix de la vie, c'est-à-dire au prix de l'esprit que l'on accepte d'instrumentaliser, que l'on innerve. L'esprit qui abdique de sa liberté et transmue, par là, la vie en fatum, s'abandonnant alors sans retenue au démoniaque.

Dans Vie et Destin, le personnage d'Ikonnikov se désole : « Ceux qui luttent pour le bien d'un groupe s'efforcent de le faire passer pour le bien général. Ils proclament : mon bien coïncide avec le bien général ; mon bien n'est pas seulement indispensable pour moi, il est indispensable à tous. Cherchant mon propre bien, je sers le bien général. Ainsi, le bien ayant perdu son universalité, le bien d'une secte, d'une classe, d'une nation, d'un Etat, prétend à cette universalité pour justifier sa lutte contre tout ce qui lui apparaît comme le mal. »[12]

Si Ikonnikov admet, malgré sa situation terrible (l'enfermement en camp de concentration), que la vie n'est pas le mal, il observe aussi que le bien n'est pas dans la nature. Il constate seulement qu'il n'existe de bien que la bonté quotidienne de quelques-uns à l'égard de quelques autres dans la vie de tous les jours. Une bonté sans idéologie. La bonté des hommes hors du ‘Grand bien si terrible' religieux ou social. Un peu plus loin, V. Grossmann lui fait écrire : « La bonté est forte tant qu'elle est sans forces ! Sitôt que l'homme veut en faire une force elle se perd, se ternit, disparaît. » On ne peut s'empêcher de penser à l'expression paulinienne : « Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. » [13]Et Ikonnikov de conclure : « L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d'humanité. » [14]


Sans être aussi affirmatif, il reste que, si effectivement, comme le constataient déjà Robert Owen et Karl Marx, le caractère de l'homme est directement fonction des conditions matérielles et culturelles qui l'entourent, cet hominidé avant d'advenir a dû, à l'instar du germe se frayant un chemin dans l'obscurité de la terre vers la lumière, élargir son champ exploratoire jusqu'au moment où l'intérêt égocentrique ne suffit plus à rendre compte du sens de l'existence. La grande erreur de Marx et de ses disciples, fut certainement d'avoir cru, qu'avec le matérialisme égoïste de l'homme, la tension vers un développement continu de la production engendreraient un bien-être social, une pleine quiétude. La base de son raisonnement mérite pourtant que l'on s'y arrête : les hommes n'agissent pas par idéal mais par intérêt. Les inférences de Marx sont par contre illusoires en ce qui concerne les retombées de ce postulat, car l'homme de nature n'est pas un être rationnel, d'autant moins qu'il cesse nécessairement de l'être dès que la raison s'instrumentalise. Alors le piège de la dépossession existentielle se referme inéluctablement sur lui.


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[1] H. ZARHNT, A quoi sert le Christianisme ?, Ed. du Centurion 1976, p.23

[2] Luc 6,39

[3] H.ZAHRNT, op. cit., p.45

[4] II Corinthiens 12,9

[5] H. ZAHRNT, op. cit., p.146

[6] AUGUSTIN, Ad Simpl., 1,21,14-16

[7] J. KELLY, Initiation à la Doctrine des Pères de l'Eglise, Ed. du Cerf 1968, p.381

[8] M. HORKHEIMER, Eclipse de la Raison, Payot 1974, pp.124-125

[9] V. GROSSMAN, Vie et Destin, Julliard/L'Age d'Homme 1983, p.796

[10] H. ARENDT, Le Système Totalitaire, Seuil 1972, p.303

[11] Matthieu 10,39

[12] V. GROSSMAN, op. cit., p.380

[13] II Corinthiens 12,10

[14] V. GROSSMANN, op. cit., p.385