B. L'approche néo-testamentaire


LE POSSEDE DE GERASA [1]



L'épisode se déroule sur l'autre rive du Lac, en face de la Galilée, en territoire païen. Ceci explique que les habitants y élèvent des porcs.

Marc décrit l'homme possédé par un esprit impur, Luc insiste sur la gravité de son état en précisant qu'il est aux prises avec de nombreux démons. L'impureté de sa situation est renforcée par sa présence aux milieux des tombeaux bien que cela ne fut sans doute pas exceptionnel ; en effet, les tombes, souvent creusées dans le roc (Mc 15,46), offraient quelques refuges possibles aux exclus. Luc complète sa description par deux précisions : depuis longtemps il ne portait plus de vêtement et ne demeurait pas dans une maison. Cet homme vit dans le dénuement le plus complet. Si le récit vise à autre chose que la simple relation anecdotique, le vouloir-dire du texte cherche certainement à inclure dans ces détails des significations précises. Celles-ci se préciseront au cours de notre lecture.  Notons que nous sommes en présence d'un aliéné dans tous les sens du terme : perte de ses droits élémentaires, perte par égarement de sa propre personnalité. Une telle négation est véritablement une exclusion ; il cesse d'être parmi les vivants, survivant parmi les morts.

Si l'on pose cet individu comme paradigme, ce qu'il devient dès que l'on abandonne le fait divers, nous mesurons qu'ici s'élabore une réflexion sur la possibilité de l'être vrai de l'humain, dans sa dimension sociale (il n'avait plus de maison) et dans sa dimension personnelle (il n'avait plus de vêtement). Il n'a plus de jardin où résider et il est nu ; comment pourrait-il répondre à sa vocation ? Telle est la conséquence de l'aliénation.

Dans la Genèse, le mal déjà-là était symbolisé par le serpent ; ici les démons sont toujours à l'œuvre. Et ils vocifèrent : « Qu'y a-t-il entre nous et toi ? » Le dialogue ainsi ouvert a ceci de remarquable que cet aliéné tient un discours d'une profonde lucidité. Est-ce bien lui qui parle ? Ne serait ce pas que ça parle en lui ? Ce qui s'exprime ainsi, ce qui redoute la tourmente, prend la forme d'une résistance à l'approche de celui qu'il a reconnu pour le Fils du Très-Haut.

Matthieu[2] fournit une clef de lecture possible lorsqu'il écrit : avant le temps (pro kairou). Le règne du prince de ce monde n'est pas encore achevé, dès lors Jésus agit de façon prématurée en ordonnant à l'esprit impur de sortir de cet homme ; d'autant plus que cette action se déroule en terre païenne, non bénéficiaire de la Promesse.

Il reste que nous pouvons conserver l'idée de l'approche concrète du Royaume de Dieu avec les Paroles de Jésus. Virtuellement, le serpent, le satan, est déjà vaincu. Le conflit ne peut donc en aucune façon être lu sous un angle dualiste agnostique.

Par ailleurs, la souffrance qu'exprime cet homme ne se restreint pas à la seule crainte face à Jésus. « Constamment, nuit et jour, il était dans les tombeaux et dans les montagnes, vociférant et se meurtrissant avec des pierres. » Toute l'existence de cet individu dénote un conflit profond au point de se meurtrir, signe d'une volonté d'auto-punition. La résistance qu'il oppose à ce Jésus qu'il reconnaît peut alors paraître incompréhensible. Le déchirement décrit le symptôme de l'angoisse du démoniaque devant le bien. « Il s'agit de l'angoisse devant le bien ; car l'angoisse peut tout aussi bien se traduire par le mutisme que par les cris. Le bien signifie naturellement le recouvrement de la liberté, la délivrance, le salut, peu importe le terme. » [3] Et en effet, les textes n'expriment aucune considération d'ordre moral à l'occasion de l'expulsion des démons. La souffrance résulte d'une contradiction interne, d'un écartèlement entre des possibles hors d'atteinte. Parmi eux s'inscrit la proposition de Jésus, tant qu'elle n'est pas vécue comme un don. Le renoncement aux illusions jusqu'alors idolâtrées implique de passer par pertes et profits une partie peut-être non négligeable de son existence ; choix pour le moins difficile à poser. Tout individu peut admettre l'erreur comme accident venu du dehors ; l'épreuve peut être source d'expérience et renforcer l'image de qui en sort victorieux tant que rien n'est fondamentalement nié. Mais un système de pensée, une organisation sociale qui place chacun en obligation d'appartenance et de conformité ne peut insérer qu'à la condition qu'il y ait adhésion ou du moins participation. Si tel n'est pas le cas, et si le groupe social en a les moyens, ce dernier l'exclut, car le déviant provoque une dissonance qui devient vite insupportable. Il devient remise en question permanente ; il pourrait même provoquer une prise de conscience plus générale, en devenant la mauvaise conscience de cette société.

Il semble qu'ici, l'intolérable naît du caractère non accidentel de la situation. Le ‘mal' serait généré par la manière de vivre, dans la durée. Plus grave, le mal pourrait devenir tourment et pousser pour s'en délivrer à la préconisation de la défense du bien ; ce qui serait en quelque sorte le comble du mal, car elle lui accorderait une importance capitale.

Le statu quo présente l'avantage d'un moindre risque, d'un équilibre, précaire certes, mais qui présente l'aspect rassurant du raisonnable. A nouveau, l'humain donne la teinte du ‘bon' à l'inavouable.

Le mal, toujours médiatisé dans la figure du démoniaque, extérieur à l'humain, à ce qu'en droit on désigne personne physique, pourrait bien n'être pas extérieur aux personnes morales. Le démoniaque en figure la dimension d'aliénation, et, dans ce texte, son prolongement pathologique : la folie. L'image des chaînes et des entraves brisées illustre clairement l'impuissance sociale face à ce cas symptomatique. Pour le soigner, il eut fallu que la société fût elle-même guérie. Malheureusement, celui qui dévoile la face cachée des choses est ‘fou'. Le régime soviétique a particulièrement bien compris cet aspect constitutif, quoique généralement provisoire, de l'équilibre d'un système.

Ce texte nous renvoie donc concrètement à la dimension collective du processus d'aliénation, sans qu'il y soit encore question d'une qualification précise des motifs d'accusation. Néanmoins, la folie, ne peut-être maîtrisée, elle ne connaît aucune limite et reste d'autant plus active qu'il y a d'éléments à camoufler : ici, pour la société de Gérasa, la folie est le vêtement qui couvre leur nudité honteuse. La folie peut prendre n'importe quel masque, même celui de la civilisation, si par là, elle préserve la pérennité du système. L'histoire biblique foisonne d'exemples de prophètes, déceleurs de déguisements et pourchassés.

A son corps défendant, il se peut en effet que le fou joue un rôle social.

«  Le fou dévoile la vérité terminale de l'homme. Il montre jusqu'où ont pu le pousser les passions, la vie de société, tout ce qui l'écarte d'une nature primitive qui ne connaît pas la folie. Celle-ci est toujours liée à une civilisation et son malaise. » [4] «  La vérité humaine que découvre la folie est l'immédiate contradiction de ce qu'est la vérité morale et sociale de l'homme. » [5] Cette analyse trouve ici une illustration adéquate. Le fou n'est pas une entité isolée de son contexte. Selon son degré de sensibilité, son histoire passée, ses capacités de compréhension, son inconscient, il mettra en œuvre des barrières de protection jusqu'à l'ultime barrière, celle de la folie. Folie, signe de sortie du monde de la réalité et inversement, signe d'exclusion. Les Géraséniens en le liant ont tenté vainement de neutraliser les symptômes de leur dysfonctionnement. Aujourd'hui, certains étés, les clochards sont conduits hors des centres ville avec l'étiquette de SDF comme s'ils avaient le choix entre plusieurs domiciles. Mais dans la mesure où le possédé est reflet de cette société, ils ne peuvent le faire disparaître de leur horizon. Comme ils ne remettent pas leur fonctionnement en question, il ne peut guérir. Pourtant : « Puisque la folie de l'homme découvre sa vérité, c'est à partir de sa vérité et du fond même de sa folie qu'une guérison est possible. » [6]

Si l'homme accepte de se regarder dans ce miroir, il découvrirait par delà le symptôme, son écart. Il reste qu'il lui faut alors dépasser sa propre résistance, celle qui préserve ses illusions, son rêve de toute-puissance.

A celui qui accepte de voir, la folie joue le rôle démystificateur que Kierkegaard accorde à l'angoisse : corroder les choses du monde fini, pour mettre à nu les illusions qu'elles entretiennent ; que nos yeux s'ouvrent puisque nous sommes confrontés au choix. La folie dans ce qu'elle transgresse, détruit les frontières et ainsi suscite elle aussi l'angoisse qui nous interdit de nous croire en parfaite sécurité. Elle nous rappelle qu'au fond de nous subsiste ce que M. Luther appelle le péché-tison. L'on peut concevoir ce tison comme un prisme que l'antécédance des discours pose en nous et que des rayons occasionnels peuvent activer si l'individu présente l'angle requis, volontairement ou non. Or dans un premier temps, avant la prise de conscience, l'humain est totalement incapable de gérer l'angle d'incidence du prisme puisqu'il croit voir ce qui est, saisir dans son rêve une réalité sans déformation.

Cette incapacité tant qu'elle n'est pas reconnue, qualifie l'état d'incrédulité. Ce terme biblique définit la position de celui qui se pose en dehors de la relation avec Dieu, dans l'opacité de son prisme, caractérisée par la figure du démoniaque. Lorsque la personnalité se structure avec les éléments du désir de l'Autre, en l'occurrence les valeurs d'une société elle-même aliénée, l'individu est pris dans un système de références qui lui désigne une place, dans une histoire dont il n'est pas le sujet. Il ne peut s'exprimer qu'en tant que ‘moi' social, dépossédé de sa véritable identité, possédé par le discours dominant. Toutes les contradictions qu'il observera entre son désir d'être et le faire qu'il ne maîtrise pas se dresseront en autant d'accusations mortifères. La libération salutaire innerve précisément ce processus en dévoilant la mystification démoniaque qui rend l'homme captif de n'être pas ce qu'il est appelé à être. « Ce malheur provient du fait que les gens ne cherchent pas à se purifier de ce péché interne, mais placent seulement le péché dans l'action, la parole et la pensée... » [7]

C'est pourquoi, Jésus n'exprime aucune condamnation, ne dit rien à propos d'un respect ou non de la loi locale en vigueur dont l'application a conduit cet homme parmi les morts, mais il va rendre son nom au possédé.

Jésus ne pratique aucun exorcisme. Le démon est déjà chassé sans que son nom fut prononcé. Jésus ici s'attaque aux résistances à son action libératrice. La première étape se concrétise par le centrage de l'humain face à Dieu, ce qui implique l'abandon des idoles : Légion. S'attaquer uniquement aux idoles, les humains le font spontanément car leurs idoles s'activent dans la division, s'opposent naturellement entre elles. La fidélité à l'idole est par essence discriminatoire. Une libération authentique ne peut s'effectuer qu'en les excluant toutes et partant ne peut se réaliser que par l'œuvre de Dieu lui-même, c'est-à-dire par une conversion acceptée par l'homme. Les péchés n'étant que la conséquence du Péché, s'attaquer à ce qui n'est qu'altération consécutive à l'aliénation, c'est encore et toujours vouloir se faire soi-même, et se perdre.

En invitant le possédé à dire son nom, Jésus le conduit à se situer face à lui, celui qu'il a reconnu, et à comprendre que son identité lui a été confisquée. Lorsqu'il répond Légion, il se dit comme n'ayant plus de nom personnel. Il désigne ce qui l'aliène ; le pluriel révèle son éparpillement identitaire, sa possession par de nombreux impératifs. Le contexte permet d'inférer l'hypothèse d'une économie tout entière au service des légions romaines par le commerce des porcs. Notre époque permet d'imaginer à quels excès conduit une économie âpre au gain et quelle place elle laisse aux improductifs ou à ceux qui n'ont pu s'y insérer.

Dans ce système, l'altérité est inexistante. L'autre n'est pas reconnu pour ce qu'il est, mais uniquement pour ce qu'il peut apporter. La pauvreté est ici déni du droit de la personne (l'exclus est lié), il ne lui reste que les cris de la souffrance et l'expression par les gestes de l'intériorisation du regard des autres. Il vit d'une identité spéculaire ; il vit de l'idole qui le détruit. Dans un sens, il ne peut que se haïr ; il se frappe.

La rencontre avec Jésus initie un autre contact. A l'exclusion, il répond par le dialogue au travers duquel s'estompe la puissance du mensonge. Il reste à vaincre la résistance de l'incrédulité. Elle s'exprime dans la supplique du démoniaque de ne pas retourner au néant. L'angoisse atteint un paroxysme qui peut se dire aussi par ‘désespérer de soi-même'. A l'instant précis où tout bascule, lorsque l'illusion d'être quelqu'un vacille, où l'autonomination se révèle inopérante, à quoi se raccrocher dans un ultime effort pour être quand même, d'autant plus si le sujet dispose d'une demeure balayée, bien en ordre[8]. Alors s'impose le choix décisif, il peut encore retomber dans l'aliénation ou enfin devenir le sujet de son histoire avec Dieu. Jésus n'impose rien, il n'exerce aucune influence. Quel sera l'élément décisif ?

L'homme a reconnu son état de possédé, en quelque sorte il a confessé être pécheur, mais pour autant il lui reste d'être cohérent avec lui-même, de recouvrer sa qualité d'enfant de Dieu en modifiant sa trajectoire. Seul il n'aurait pu aller jusque là, mais il lui faut définitivement rejeter les liens que le monde veut lui imposer. Cette rupture, la Parole de Jésus peut lui permettre de la concrétiser. La Bonne Nouvelle lui est parvenue. Cependant Jésus ne peut le faire à sa place ; il accède donc à la demande qui lui est faite par les démons : se réfugier dans les porcs. Habilement, le texte s'accommode de la croyance d'un nécessaire lieu de support pour les démons, mais sans s'y attarder. La montagne, traditionnellement lieu d'épreuve ou de rencontre avec Dieu, y apparaît pour localiser symboliquement l'événement. Enfin, les porcs, source de revenus non négligeables ( au nombre d'environ 2000 dit Marc), représentent le prix à payer : renoncer aux idoles. Les porcs se noyèrent.

Le spectacle de leur chute imposa d'évidence la dénonciation de leurs priorités existentielles. Il devint impossible de se voiler la face : l'homme est guéri mais le troupeau perdu. A leur tour, ils sont placés devant un choix. Leurs objectifs (porcs-idoles) prospèrent au prix de l'aliénation ; la conservation de la dignité de l'homme implique la fin de leur organisation socio-économique. Il en ressort parallèlement que le respect de l'autre, pour être maintenu, conditionne les choix sociaux ; que l'individu n'est pas un électron libre, mais se modèle socialement. Il en découle que sa libération provoque inévitablement un remous dans son microcosme. L'on retrouve ici la persistance de l'hostilité affirmée par la genèse entre les descendances respectives d'Eve et du Serpent.

Pourtant, maintenant, cet homme n'a plus rien d'effrayant. Il est assis (en paix avec lui-même), dans son bon sens (il a recouvré l'usage de la parole), vêtu (apte à la vie sociale puisqu'il a retrouvé son identité). Mais la crainte surgit à nouveau. Le porteur de leur image n'est plus au loin, neutralisé, mais de façon spectaculaire leur rend le reflet dont ils l'avaient affublé. Ils sont bel et bien interpellés à leur tour, mais ils refusent de modifier leur manière de vivre. Ils persistent à consommer du fruit de l'arbre de la connaissance ; il leur semble ‘bon' de prospérer comme avant, au prix de la crainte et de nouvelles aliénations, symptômes irrépressibles de leur mal-vivre, expressions d'une sournoise culpabilité.

Les Géraséniens n'accusent pas Jésus de leur avoir pris les porcs : ceux-ci se sont jetés d'eux-mêmes à bas de l'escarpement ; mais en montrant qu'il est possible d'être libéré de l'aliénation du monde, la mise en cause indirecte de leurs discours justificateurs ou disculpants devient incommensurable. La révélation va ainsi au-delà de la résultante économique vers le plus profond de leur vouloir, de leur désir.

« Si la liberté craint, ce n'est pas qu'elle redoute de s'avouer coupable, si elle l'est ; elle craint de le devenir et c'est pourquoi, dès que la faute est posée, la liberté reparaît sous la forme du remords. » [9]

La guérison du possédé n'entraînera aucune conversion parmi les Géraséniens. Bien au contraire, il leur paraît nécessaire que parte cette voix qui bouleverse leur ordre établi. La pesanteur sociologique éteint la lumière qui s'était approchée d'eux. Et Jésus s'en alla. Il n'est pas venu pour les bien-portants. En l'occurrence le bien-portant est le guéri.

Jésus l'invite à retourner chez lui. La libération ne retire pas le sujet de son monde, mais l'y renvoie pour témoigner : il n'y a aucune séparation d'avec le monde, création d'un nouvel espace, mais insertion sensée sous forme d'interpellation.


Au début de l'épisode, ça parlait en lui ; maintenant c'est à lui de parler ; et il s'en fut publiant ce que Jésus avait fait pour lui. Jésus lui a conféré une mission d'individu responsable, la mission de représentant, de témoin. Mais Jésus ne veut pas devenir un gourou, ni garder les guéris sous sa dépendance. Il refuse donc de le garder avec lui.

Et comme lors de la sortie du Jardin où Yahvé ne donna aucune instruction précise, Jésus ne parle que du témoignage de la miséricorde de Dieu.


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[1] Luc 8,26-39 ; Marc 5,1-20

[2] Matthieu 8,29

[3] S. KIERKEGAARD, Le Concept d'angoisse, Ed. de l'Orante 1973, p.217

[4] M. FOUCAULT, Histoire de la Folie à l'âge classique, Tel Gallimard 1972, p.538

[5] Id., p.539

[6] Ibid, p.539

[7] M. LUTHER, Oeuvres T. XII, Labor et Fides 1975, p.34

[8] Luc, 11,25

[9] S. KIERKEGAARD, op. cit., p.207