Anthropologie

     

 

      1. Paléontologie humaine

 

 

 

 Deux aspects particuliers de l'anthropologie nous intéressent pour cette étude. La paléoanthropologie, recherche des rapports qui peuvent être établis entre l'homme actuel et ses ancêtres possibles, et l'anthropologie zoologique, recherche des liens qui ont pu exister entre l'homme et d'autre groupes voisins, ceux des primates.

L'apparition de ces deux points de vue sur l'homme est très récente dans le champ de la connaissance scientifique. En effet, jusqu'au XIXe S, ces questions étaient d'ordre strictement philosophique, domaine où l'interrogation fut toujours présente. En Occident, la conviction, jusqu'à Descartes, fut aristotélicienne : l'homme, souverain bien grâce à son intellect et à ses mécanismes logiques, est le fondement de toutes choses, de tout savoir. En l'homme idéal se retrouveront toutes les qualités du bien et du beau. Cette pensée fut cause de l'ethnocentrisme très marqué de toute la réflexion européenne, car le pensée grecque permit également l'apparition d'une forme de scientisme qui conforta cette disposition d'esprit, de telle sorte qu'elle devint la norme comparative, apte à l'évaluation des autres civilisations.

Une telle inclination fit dire à la philosophie anthropologique que l'humanisme cartésien est ce qui s'en éloigne le plus et concrétise l'obstacle le plus rude qu'il fallut vaincre pour lui permettre d'être.

Ainsi, l'anthropologie contemporaine, « à l'encontre des anciens humanismes, est différentielle, c'est-à-dire qu'elle ne pose pas une nature humaine abstraite, simple et déductible à partir de principes philosophiques ou religieux, mais qu'elle rend compte d'une nature humaine complexe, fluctuante dans l'espace comme dans le temps. »[1]

L'amorce de cette modification de la pensée se profile au cours du XVIIIe S : la classification place l'homme lui-même dans le tableau taxinomique, et Linné, en 1735, le baptise Homo sapiens. A ce propos, A. Leroi-Gourhan écrit : « L'idée se forme d'un enchaînement des espèces et, quoique la conséquence logique de cet enchaînement, celle de l'émergence progressive de l'homme à partir des Primates ne se dégage pas encore clairement, l'image de l'homme à la fin du XVIIIe est déjà singulièrement proche de celle que notre siècle devait adopter. »

  Les découvertes faites au XIXe S, d'une importance extrême pour la concrétisation de ces thèses, permettront à la paléontologie de se constituer. Dès cet instant, l'humanisme classique sera de plus en plus contesté. De la réflexion nouvelle, deux courants de pensée se dessineront. L'un, diachronique, mettra l'accent sur le transformisme ; l'autre, synchronique, s'orientera plutôt vers "le pluralisme typologique, la classification structurale". Entre ces deux courants, nous pouvons en situer un troisième, celui de l'histoire des religions : l'anthropologie symbolologique pour lequel « le mythe, l'usage du symbole sont des herméneutiques anthropologiques : elles révèlent l'homme à lui-même, lui font connaître sa condition et son destin. » [2]

 

Deux domaines liés se présentent donc à nous : un premier qui envisagera l'homme en tant qu'être naturel, biologique ; un second où nous nous proposerons de le considérer comme être pensant, créateur de symboles.

 

 

 

 

 

2. Biologie

     

La biologie moderne naquit avec l'élucidation de la structure, par Watson et Crick, de la longue molécule en "double hélice" dans laquelle est inscrit le code génétique, d'une manière commune à tous les êtres vivants.

Les travaux actuels montrent de plus en plus que le génie génétique n'est pas un domaine isolé du monde extérieur. Si les techniques nouvelles évitent d'avoir à compter uniquement sur le hasard, elles ont révélé que la nature elle-même procède à des "manipulations génétiques" et que précisément les mutations qui en résultent sont à l'origine de nouvelles espèces. Or il semble que certaines de ces mutations soient spontanées, comme voulues par la nature. Les progrès de la biologie ont ainsi modifié nombres d'idées préconçues ainsi que maintes interprétations erronées de la théorie de l'évolution.

Pour F. Jacob, trois notions-clés ont été mises en lumière[3] :

1° L'unité du monde vivant et la parenté de toutes les espèces, lesquelles fonctionnent toutes selon les mêmes principes, le code génétique étant universel.

2° L'unité de la biosphère et l'interdépendance des éléments qui la constitutent ; d'où l'importance des mécanismes, fragiles et encore mal connus, qui maintiennent en équilibre cet immense système.

3° L'importance de la diversité dans le monde vivant : diversité des espèces sur la terre, diversité des individus au sein de l'espèce.

 

La diversification à l'extrême des espèces a permis à la vie d'occuper peu à peu toute la planète ; le jeu subtil des dispositifs génétiques qui a permis cette diversification, a aussi rendu possible l'occupation de toutes le niches écologiques. En ce qui concerne l'homme, grâce à la culture, l'adaptation de l'environnement à l'organisme joue aujourd'hui un rôle plus important que l'adaptation de l'organisme à l'environnement. Cependant cette faculté ne peut en aucune façon permettre une déconsidération des équilibres au sein des différents écosystèmes, car une destruction de la diversité biologique peut réduire singulièrement "nos possibilités d'autres variétés pour faire face à des situations nouvelles".

L'homme n'est donc pas un étranger sur la planète en ce sens que tous les aspects de son existence sont intimement mêlés à la nature dont il est lui-même issu. Il ne lui est plus loisible de considérer le monde de toute sa hauteur, car c'est en son sein qu'il évolue et la domination qu'il y exerce ne peut se faire que dans le respect de la nature et de la spécificité de chaque vivant.

 

 

 

          Des origines

 

La thèse de la génération spontanée prévalut dans toute l'antiquité classique. Pour Aristote,, deux principes organisèrent la matière vivante. Le principe passif constitue la matière ; le principe actif lui donne sa forme. Et cette théorie ne sera discutée qu'à partir du XVIIe S ! Pourtant rien ne sera remis en question avant les premières démonstrations établissant l'existence des germes, expériences réalisées par Pasteur en 1862.

Pour tous, la vie ne pouvait naître que spontanément ; l'idée qu'elle puisse paraître graduellement ne vint à personne car une notion essentielle faisait défaut : la notion du temps, non pas celui qui s'écoule, mais celui qui ajoute. Dans ce domaine, la découverte de l'irréversibilité dans la nature ouvrit de nouvelles perspectives. La nature joue un rôle constructif, elle suit des processus au cours desquels s'élaborent des structures actives.

« Nier le temps, c'est-à-dire, le réduire au déploiement déterministe d'une loi réversible, c'est renoncer à la possibilité d'une conception de la nature qui le définisse comme capable de produire les êtres vivants et, singulièrement, l'homme : c'est donc se condamner à l'alternative entre une philosophie scientifique et une science aliénante. » [4]

La première ébauche de cette conception nouvelle fut faite par Charles Darwin : les formes vivantes qui n'avaient aucune histoire, ne vivent pas dans un éternel présent, mais sont issues d'autres formes qui les précèdent, au cours de longues période de temps, non par simple transformisme, mais par sélections consécutives au "hasard" de la lutte pour la vie.

Aujourd'hui, toutes les théories scientifiques s'accordent pour admettre que les espèces proviennent de l'organisation et de la complexification progressive d'êtres vivants très simples : protistes, bactéries, virus. Unicellulaires situés à la frontière du vivant, ils présentent des caractéristiques propres aux deux règnes : - inanimés : absences d'organes, de respiration ; - animés : présence d'organites, nutrition (par assimilation), mouvement, multiplication sexuelle. Parce que ces microbes sont parasites, ils n'ont pu précéder la vie dont ils se nourrissent. Aussi est-il nécessaire de questionner plus avant le monde primitif pour tenter d'y trouver les éléments de réponse dans le but, non de préciser une théorie unifiée de l'univers, mais de renouer avec notre environnement dans un rapport qui nous permettrait, à nouveau, de saisir l'ensemble des choses, comme jadis y invitaient les récits cosmogoniques.

En 1929, lorsqu'Edwin Hubble énonça la possibilité d'un univers en expansion, ce qui fut confirmé par les vérifications basées sur l'effet Doppler (spectres décalés vers le rouge), l'idée d'un univers possédant une origine germa contradictoirement dans biens des théories. Les avancées de l'astro-physique nous proposent aujourd'hui des hypothèses probables.

En 1970, Alexandre Friedmann et Stephen Hawking s'attaquèrent aux singularités que représentent les trous noirs ainsi que la possibilité du Big Bang. En prenant en compte les effets quantiques, c'est-à-dire en incluant leur propriété fondamentale : le principe d'incertitude de Heisenberg, les singularités disparaissent. En effet, l'état quantique, en combinant situation et vitesse, autorise un certain nombre de résultats possibles et différents, et donne pour chacun d'eux leur probabilité d'existence. Ce fut la fin du rêve de Laplace d'un modèle d'univers complètement déterminé.

Ce principe d'incertitude postule des fluctuations quantiques au sein de l'univers primitif, dès l'origine. Le modèle « inflationnaire » d'Alan Guth avance l'hypothèse que l'univers en expansion uniforme que l'on observe (confirmé en 1989 par la mesure du rayonnement centimétrique du fond du ciel) pourrait néanmoins avoir évolué à partir d'états initiaux non-uniformes. Son modèle permet de déterminer une densité constante d'énergie dans un univers en expansion. En effet, « quand l'univers double de taille, l'énergie de matière positive et l'énergie gravitationnelle négative doublent toutes les deux, aussi l'énergie totale reste-t-elle constante. » De plus, « durant la phase inflationnaire, l'univers accroît considérablement sa taille. Aussi la quantité totale d'énergie disponible pour donner naissance à des particules est-elle grande. » [5]

Idée que prolonge en 1983, le modèle « chaotique inflationnaire » d'André Linde. Ce dernier reprend dans une certaine mesure la constante cosmologique d'Einstein : l'énergie du champ aurait eu un effet gravitationnel répulsif par suite de la surfusion de l'Univers, qui permettrait aux régions de se dilater de façon inflationnaire. A mesure que l'expansion s'opère, l'énergie de leur champ décroîtrait progressivement jusqu'à se modifier en une expansion de type "Big Bang".

Reste donc la difficile question d'une singularité telle que celle du Big Bang, laquelle ne peut s'appréhender par les équations mathématiques. Stephen Hawking avance l'hypothèse suivante : « Dans la théorie quantique de la gravité,... parce que l'on utilise les espaces-temps euclidiens dans lesquels la direction du temps est du même type que les directions d'espaces, il est possible pour l'espace-temps d'être fini en expansion et cependant de n'avoir aucune singularité qui forme frontière ou bord. L'espace-temps serait comme la surface de la Terre, avec deux dimensions en plus. La surface de la Terre est finie en expansion mais elle n'a pas de frontière ou de bord. » [6]

Ce qui permet de faire l'économie d'une explication d'un hypothétique Big Bang : comme il n'y a plus de frontière à l'espace-temps, il n'y a plus de singularité à envisager ! « En utilisant la condition "pas de bord", nous trouvons que l'univers doit en fait avoir commencé avec la plus petite non-uniformité possible autorisée par le principe d'incertitude. L'univers aurait alors vécu une période de rapide expansion, comme dans les modèles inflationnaires. Durant cette période, les non-uniformités initiales auraient été amplifiées jusqu'à ce qu'elles soient assez grosses pour expliquer l'origine des structures que nous observons autour de nous. Dans un univers en expansion dans lequel la densité de matière varie peu d'un endroit à un autre, la gravitation pourrait être cause de ce que les régions les plus denses aient ralenti leur expansion et commencé à se contracter... Cela amènerait à la formation des galaxies, des étoiles et finalement même des créatures insignifiantes que nous sommes. Ainsi, toutes les structures compliquées que nous découvrons dans l'univers peuvent-elles être expliquées par la condition "pas de bord" pour l'univers et le principe d'incertitude de la mécanique quantique. » [7]

Selon la théorie de Friedmann, au fur et à mesure de la dilatation de l'univers, à partir de son point de densité infinie et donc de courbure infinie de l'espace-temps, la température chute proportionnellement à l'augmentation du volume (période ou s'effectue le découplage matière-rayonnement). « Dans les premiers instants de l'Univers, la température est extrêmement élevée et les particules sont si énergétiques que leur masse est comparativement négligeable. Elles se déplacent donc à des vitesses très proches de celle de la lumière : c'est le régime relativiste. Lorsque la température s'abaisse du fait de l'expansion de l'Univers, les particules perdent peu à peu de leur énergie et la masse prend de plus en plus d'importance : les particules cessent d'être relativistes. Leur vitesse va donc décroître très rapidement jusqu'à atteindre une valeur presque nulle. C'est ce moment très particulier de la fixation de la matière. »[8]

Très rapidement, protons et neutrons entrent en combinaison pour former dans un premier temps du deutérium et ensuite de l'hélium. Puis, la température s'étant réduite à quelques milliers de degrés, les électrons et les noyaux formèrent des atomes, notamment d'hydrogène. Enfin, les variations des phénomènes d'attraction gravitationnelle ralentirent en certains lieux l'expansion, y produisant des recontractions par effondrement des masses gazeuses. En ces endroits, la température, par suite des collisions atomiques, connaît une nouvelle hausse par quoi elle augmente la pression des gaz et finit par contrebalancer l'attraction gravitationnelle et installer un équilibre constitutif des galaxies. Selon l'importance de leurs masses, l'évolution s'effectua plus ou moins rapidement et permit la constitution d'éléments plus lourd.

Ces conditions primitives fixèrent les caractéristiques de notre système, le constituant par les éléments chimiques de base suivants : méthane, hydrogène, carbone, ammoniac et vapeur d'eau, le tout soumis au rayonnement intense de l'énergie solaire. Dans cette atmosphère primitive s'opérèrent les premières synthèse organiques. De nombreuses expériences en laboratoire ont montré que les premières réactions chimiques de cet ordre ont très bien pu se réaliser sans la présence d'aucun vivant et que cette probabilité est même très grande comme en témoignent les essais qui aboutirent précisément à la constitution des matières organiques essentielles de la vie. Ponnamperuma synthétisa sans intervention directe, dans un milieu reconstituant les conditions initiales, des acides aminés, de l'adénine et des sucres.

Il y a tout lieu de penser que de telles opérations eurent lieu dans les mers primitives, car aucun des gaz de l'atmosphère n'est à même d'arrêter les rayons U.V. L'eau de mer, grâce à ses bromures put seule protéger les matières organiques, tout en permettant un rayonnement suffisant d'énergie pour les réactions chimiques. De plus, toute réaction organique a besoin d'eau. Petit à petit, une grande quantité de molécules s'accumulèrent de cette façon en eau peu profonde. Grâce aux radiations, ce milieu fut très dynamique et provoqua entre les molécules des rencontres telles qu'elles se complexifièrent de manière notable, de telle sorte que certaines de ces macromolécules se développèrent en système autoreproducteurs.

Imitant la "soupe primitive", Fox obtint des protéinoïdes (composés de plusieurs centaines de molécules) à partir de 18 acides aminés. Toujours dans les mêmes conditions, Ponnamperuma et Sagan purent obtenir de l'ATP, base énergétique indispensable pour toute réaction organique, à partir d'eau, de ribose, d'acide phosphorique et d'U.V. D'expérience en expérience fut reconstitué "l'arbre généalogique" des molécules utilisées par les vivants : les protéines, les graisses, les sucres, les acides nucléiques, à partir des gaz initiaux. Donc, dans un environnement très complexes (la soupe primitive) se formèrent des organismes très simples (Thèse d'Oparin).

 

Mais comment ces molécules diverses et agglomérées de façon parfois anarchique ont-elles pu former un polynucléotide ordonné ?

La difficulté ne réside pas dans l'explication de la synthèse des molécules organiques, mais dans l'établissement du fil conducteur qui les guida, d'étapes en étapes, vers les stades utiles à leur complexification. En effet, le calcul des probabilités ne leur donne à peu près aucune chance de réussir autant de fois que nécessaire une progression heureuse vers la constitution d'une enzyme, par exemple. Pourtant, les coacervats d'Oparin supposent une évolution lente d'un ensemble intégré vers le vivant, l'énergie étant fournie par la fermentation. De même, les expériences de Fox sur les microsphères montrent une capacité d'auto-organisation des protéinoïdes et un passage rapide du stade initial d'acides aminés à celui de protéinoïdes (quelques heures) pour atteindre ensuite celui de microsphères en quelques minutes. Cependant à ce stade aucune explication n'est encore proposée, et bien que ces microsphères présentent toutes les caractéristiques d'unités individuelles, elles restent dépourvues de tout dynamisme énergétique.

Dans cette recherche, nous devrons alors nous tourner vers les travaux effectués en thermodynamique par I. Prigogine. Les apports de cette science, lorsqu'elle rencontre la biologie moléculaire nous seront d'une grande utilité.

En premier lieu, il faut distinguer clairement la cellule du cristal, la structure dissipative de la structure d'équilibre. Quant à la thermodynamique, elle mit en avant deux principes importants et nouveaux : 1° l'énergie consommée n'est pas restituée (dissipation de l'énergie) ; 2° la chaleur se propage de façon irréversible. Or toute machine thermique ne fonctionne qu'à partir de différences productrices d'effets. Et comme l'énergie se dissipe, de différences en différences, l'énergie diminuera jusqu'au point où elle n'agira plus, car elle sera épuisée : c'est le stade d'équilibre statique. De cette observation est né le concept d'entropie (Clausius), idée d'un déclin inéluctable. L'entropie est donc la mesure de dégradation de l'énergie d'un système au cours du temps, jusqu'à un point maximum, celui de l'inertie. Tel est le processus que suivent les structures d'équilibre qui « résultent de la compensation statistique de l'activité de la foule des constituant élémentaires. Elles sont donc dépourvues d'activité macroscopique, inertes au niveau global. » [9]

Il en va tout autrement pour la nature vivante qui est un système ouvert donc totalement différent des modèles de la thermodynamique d'équilibre. Ces systèmes « vivent de leur ouverture, se nourrissent du flux de matière et d'énergie qui leur vient du monde extérieur. » [10]  Ces structures s'orientent résolument vers un avenir qu'inscrivent en elles les réactions chimiques successives et contrastent avec les étapes d'équilibre ordonnées mais inertes, en manifestant une activité incessante, loin de l ‘équilibre, grâce à la dissipation. Pour elles, la dissipation de l'énergie et de la matière constitue la source d'organisations nouvelles, aléatoires, mais indispensables aux nouveaux états de la matière.

« La thermodynamique non-linéaire permet de préciser quels systèmes sont susceptibles d'échapper au type d'ordre que régit l'équilibre ; et à partir de quel seuil, de quelle distance d'équilibre, de quelle valeur de la contrainte imposée, les fluctuations deviennent capables d'entraîner le système vers un comportement tout différent du comportement usuel des systèmes thermodynamiques. » [11]

Cette discipline propose donc un autre regard sur l'évolution : l'ordre par fluctuation, ordre dont le non-équilibre du système est la condition ; ordre dans lequel l'évolution utilise le chaos créateur, générateur de structures nouvelles qui seront le résultat à la fois « du déterminisme des équations et du hasard des fluctuations ». L'ordre, au sens où nous l'entendons, serait en fait le remplacement du chaos primitif (le tohu-bohu) par la matérialisation progressive des particules énergétiques, processus qui se trouve être en réalité un processus de complexification.

Un système ouvert (structure dissipative) ne peut rester insensible au flux qui l'atteignent puisqu'entre autres, il y trouve son énergie. Certains flux, soit d'origine interne (auto-catalyse), soit d'origine externe (conditions du milieu), peuvent amener tout le système aux conditions aux limites, seuil critique au-delà duquel un système peut adopter un nouvel état. Les travaux d'analyse de ces comportements montrent que plus un système est complexe, plus ces flux peuvent présenter un risque d'instabilisation, mais aussi que plus un système offre une rapidité de communication à l'intérieur de lui-même grâce à des connexions nombreuses et efficaces, plus il diminue ce danger, car de cette façon, il élève le seuil critique (seuil de nucléation), et présente une stabilité satisfaisante. C'est pourquoi, si le "pouvoir d'intégration" du système est insuffisant, les différences causées par le flux envahissant, loin de s'annuler, s'amplifient et provoquent le phénomène de nucléation.

Arrivé à ce stade, au point de bifurcation, il est intéressant de constater que le système se comporte comme un Tout. « Des régions séparées par des distances macroscopiques sont corrélées ; les vitesses de réactions qui s'y produisent, se règlent l'une sur l'autre, les événements locaux se répercutent donc à travers tout le système. » [12]

La fluctuation s'opère, un nouvel ensemble s'installe. D'où les états de non-équilibre sont sensibles tant à leur propre activité interne qu'aux fluctuations externes engendrées par le milieu ambiant ; ils traduisent ces flux, ils peuvent donc être désignés sous le terme d'organisations adaptatives. Dès qu'une molécule mutante s'introduit dans un système en présentant des caractéristiques qui remettent en question la stabilité de l'équation existante parce que ses données portent des valeurs supérieures à celles des molécules préexistantes, elle peut renverser le système en devenant la "nouvelle norme" qui définit toutes les autres séquences. Ainsi, l'évolution pourrait bien être le résultat d'une coévolution. Si les flux agissent sur un système, celui-ci s'adapte en répondant au milieu que, de cette façon, il contribue à créer. Et les auteurs concluent : « Si les modèles de l'ordre par fluctuation peuvent nous apprendre quelque chose, c'est bien que toute norme est issue d'un choix, contient un élément de hasard, mais pas d'arbitraire. » [13]

Cette notion de choix est essentielle dans une réflexion sur l'évolution. Le choix, le « calcul au sein d'une nature où les processus macroscopiques stables sont engendrés par une multitude de processus désordonnés »13, font que le vivant utilise les fluctuations incontrôlables qui lui sont offertes pour construire, pour se complexifier, au lieu d'en être détruit ou tout au moins affecté.

« La thermodynamique des processus irréversibles a découvert que les flux qui traversent certains systèmes physico-chimiques et les éloignent de l'équilibre, peuvent nourrir des phénomènes d'auto-organisation spontanée, des ruptures de symétrie, des évolutions vers une complexité et une diversité croissante. Là où s'arrêtent les lois générales de la thermodynamique peut se révéler le rôle constructif de l'irréversibilité ; c'est le domaine où les choses naissent et meurent, ou se transforment en une histoire singulière que tissent le hasard des fluctuations et la nécessité des lois. »[14]

Cette hypothèse dépasse nettement l'opinion de J. Monod pour qui un système macroscopique ne peut remonter que faiblement et pour une durée très courte, la pente de l'entropie. Dans son essai, il écrit : « Pour la théorie moderne, l'évolution n'est nullement une propriété des êtres vivants puisqu'elle a sa racine dans les imperfections même du mécanisme conservateur qui, lui, constitue bien leur unique privilège, la structure réplicative de l'ADN. »[15]Cette thèse doit être fortement nuancée face aux données récentes. La téléonomie que Monod reconnaît au système, n'est pas seulement à envisager sous l'aspect défensif mais est une des composantes actives de la vie dans son ensemble. L'activité orientée, cohérente et constructive dont parle J. Monod, est inscrite dans la vie elle-même et l'ordre par fluctuation en témoigne.

La loi de l'entropie croissante se vérifie à l'intérieur d'un système isolé, c'est-à-dire qui n'échange rien avec l'extérieur. En ce sens, elle est valable à l'échelle de l'Univers par le fait même qu'il est un monde fini. Mais à l'échelle d'un organisme vivant, ouvert, en perpétuel échange avec son biotope, cette loi perd une part de sa pertinence. Plus exactement, l'organisme compense, en partie, son entropie en y prélevant des éléments, d'où, au lieu de n'avoir à connaître que la dégradation, il peut produire de l'organisation. Pour ce processus, un déterminisme causal est insuffisant, le rôle de l'aléatoire est essentiel comme est essentielle la faculté auto-organisatrice du système capable d'intégrer le désordre dans un nouvel ordre.

Sans parler de finalité intentionnelle d'un système dans son processus d'organisation, il reste que les modèles mathématiques se construisent depuis toujours sur des principes qui conduisent vers un résultat. Si celui-ci reste imprévisible, il n'en est pas moins déterminé de façon cohérente quand bien même les discontinuités nous échappent (R. Thom). Toute forme est le résultat d'un mouvement soumis à des forces et celles-ci conduisent vers un nombre d'états qualitatifs limités par un maximum et un minimum ; nous nous trouvons face à la solution d'une dynamique sous-jacente.

 

Dans la "soupe primitive" se constituent, grâce aux choix nécessaires et favorables à chaque bifurcation dans le cadre de l'entropie générale, des ensembles de plus en plus complexes, mais toujours hétérogènes. Leur grand nombre épuise peu à peu la richesse des mers primitives en matières organiques de telle sorte que disparaîtront tous les organismes qui n'auront pu évoluer vers un état nouveau leur permettant de se nourrir en fabriquant par eux-mêmes les aliments nécessaires. Ce second stade les a amenés à créer le mécanisme de la photosynthèse grâce au gaz carbonique issu des processus de fermentation. Ces organismes acquirent rapidement de ce fait un avantage évolutif tel qu'ils supplantèrent les autres et en même temps débutèrent une modification de l'environnement. Le processus de coévolution s'affirma.

Grâce à la photosynthèse, le végétal, par assimilation chlorophyllienne, absorbe le carbone et dégage de l'oxygène gazeux. Dans l'atmosphère, avec le temps, la quantité d'oxygène croît de plus en plus au point de permettre aux rayons U.V. d'en transformer une quantité suffisante à la constitution d'une couche d'ozone. Une fois celle-ci constituée, il devient possible à certains vivants de quitter les mers pour conquérir peu à peu les terres émergées. D'autre part, l'oxygène existant a permis de passer de la photosynthèse à la respiration qui offre une capacité énergétique nettement supérieure.

Les premiers organismes que l'on puisse désigner du nom de vivant apparurent ainsi il y a quelques deux milliards d'années.

 

 

    De l'évolution organisatrice

 

 

Le secret de la vie, aujourd'hui, se cache moins dans le problème de la structure ou de la composition des corps chimiques que dans leur fonctionnement..

J. Monod constate que toutes les activités, sans exception, qui concourent à la croissance et à la multiplication d'une cellule, sont asservies les unes aux autres. Ainsi l'organisme transcende, tout en les observant, les lois physiques pour n'être plus que poursuite et accomplissement de son projet.[16] Cette notion de projet dépasse le seul aspect d'un mécanisme morphogénétique qui, d'ailleurs n'expliquerait en rien l'apparition de la structure cellulaire, ni la source d'information de l'ADN.

 

La sélection n'est pas le moteur de l'évolution, mais une réponse, due non au hasard mais à un choix du système en réponse à des propositions faites par le hasard ou à des situations engendrées par des interactions, par la coévolution, par la "vie". Cette réponse sélective reste cohérente, c'est-à-dire vise à renforcer le système, ce qui n'empêche pas la survenue d'accidents, d'"erreurs". Pour autant, en conclure que « l'organisation biologique ne peut avoir d'autre explication que la sélection et l'accumulation des rares mutations favorables » [17]semble trop restrictif. Nous nuancerons cette affirmation en suivant la thèse de Prigogine et Stengers : l'origine du code génétique à partir d'un accident singulier dû au seul hasard « a la seule particularité d'être d'une improbabilité vertigineuse au regard de ces lois (physiques)... Attribuer à des molécules, par une métaphore anthropocentrique ou technocentrique, le pouvoir de contrôler, d'informer, de réguler, et cela à un niveau macroscopique, c'est selon Weiss et Waddington, faire passer la position du problème pour sa solution... Le milieu cellulaire n'a pas le déterminisme et la précision de nos appareils technologiques ; il est constitué d'une population nombreuse de molécules, dont le nombre de degrés de liberté est infiniment plus élevé que ce qu'en manifeste le comportement global qui résulte de leur interaction. Aussi la cohérence du comportement essentiellement aléatoire de la population des molécules biologiques ne peut être déduite de l'activité régulatrice des enzymes. »[18]  C'est pourquoi, il nous paraît difficile de résumer l'explication de l'évolution par le hasard ou le déterminisme. Les molécules organiques, par leur agencement, témoignent d'un mystère d'orientation dans les choix qui rendent l'évolution possible par-delà le chaos et l'entropie générale.

Il reste que « pour la biologie moderne, aucun mécanisme moléculaire ne permet d'imprimer directement dans l'ADN, c'est-à-dire sans les détours de la sélection naturelle, des instructions venues du milieu. Non qu'un tel mécanisme soit théoriquement impossible, simplement, il n'existe pas. »[19]  Pour ce faire, il suffit que le fonds génétique commun à une population donnée se modifie, même par le fait du hasard ; et qu'ensuite « les exigences du développement trient le fatras des génotypes possibles pour en tirer les phénomènes réels. » [20]

Si l'on peut considérer l'évolution comme un lent et patient bricolage de la nature à partir de matériaux offerts par le hasard, trouvés sur le chemin du temps ; leur agencement, leur utilisation, même s'ils restent imprévisibles, étonnants, ne sont pas gratuits. De plus, l'ADN, à côté d'informations précises présente un pourcentage important d'ADN redondant, en attente d'informations. Ce que la biologie ignore encore, c'est la manière dont le vivant use pour codifier par lui-même les informations de son propre développement, et par là comment il invente son propre avenir. Cette part d'indéterminé est la porte ouverte aux possibles d'un monde diversifié, où comme l'écrit H. Atlan : « une certaine quantité d'indétermination est nécessaire, à partir d'un certain degré de complexité, pour permettre au système de s'adapter à un certain niveau de "bruit". » [21] Et en retour, le bruit devient facteur d'organisation. C'est pourquoi nous pouvons parler de coévolution. Si le système est un résultat passif du hasard, il fonctionnera sans but ; par contre, s'il force l'évolution par des choix progressifs, il développera un comportement qui influera sur son milieu, qui le modifiera et lui permettra d'y survivre, donc d'y conserver ce qui devient un processus d'adaptation permanent et d'une certaine façon orienté. De là, la biologie infère le principe d'une flèche du temps qui indique que l'évolution est un processus historique.

« L'homme est donc le produit de processus physico-chimiques extrêmement complexes et aussi indissociablement, le produit d'une histoire, celle de son propre développement, mais aussi celle de son espèce, de ses sociétés parmi les autres sociétés naturelles, animales et végétales. » [22]

 

 

 

3. L'hominisation

 

 

Schématiquement, la théorie de l'évolution affirme que les êtres vivants évoluent par suite de mutations qui se produisent de manière aléatoire et se réalisent dans les molécules d'ADN. La sélection naturelle élimine les mutations nocives et favorise celles qui améliorent l'adaptation du vivant à son milieu. La sélection serait en quelque sorte un mécanisme de tri qui à partir de l'usage comportemental du système vérifierait la pertinence de la mutation.

Et au bout de très nombreuses générations, une famille nouvelle supplante l'ancienne lignée, à la condition que l'isolat soit resté exempt d'apports extérieurs et que le temps n'ait pas interrompu l'extension de la souche mutante. En effet, une mutation génétique requiert de disposer d'une période suffisante pour s'inscrire dans un phénotype ; or c'est sur ce dernier qu'agit la sélection, non sur les gènes. Par ailleurs, la présence des gènes récessifs, mortifères lorsqu'ils se rencontrent chez un porteur homozygote, peut être un bien dans certaines conditions. En la matière, la nature brouille les pistes.

« La notion de bien et de mal correspond à un manichéisme beaucoup trop simpliste face à la complexité du vivant ; il est bien rare qu'une certaine configuration génétique corresponde à un mal absolu. Le plus souvent le jugement s'inverse selon les conditions du "milieu", ce milieu pouvant être aussi bien l'ensemble du patrimoine génétique lui-même que l'environnement. Le gène S de l'anémie falciforme est un gène "mauvais" pour les homozygotes, il les tue ; ce même gène est "bon" pour les hétérozygotes, il les protège du paludisme ; certaines associations génétiques responsables du diabète sont "mauvaises" pour un individu trop bien nourri, elles sont peut-être "bonnes" pour le même individu s'il doit supporter la famine. »[23]

 

Dans cette question ; que peut nous apprendre l'observation des primates ?

Entre eux et nous, les analogies d'apparentement sont nombreuses et frappantes : les propriétés biochimiques du sang, les fonctions de reproduction, le temps de gravidité, la durée de vie, l'éducation (4-5 ans chez le chimpanzé) et les caryotypes, sont autant de domaines où des rapprochements remarquables peuvent être faits. Sans parler de la dentition où, par le dessin des tubercules et la disposition des dents, il apparaît que l'homme se rapproche nettement du groupe des anthropoïdes.

L'étude des caryotypes montre que seulement une douzaine de remaniements chromosomiques distinguent les différentes espèces d'anthropoïdes. L'homme a, avec l'orang-outan, 8 chromosomes identiques, avec le gorille 10, avec le chimpanzé 12. Les primates ont de 64 à 48 chromosomes, l'homme en possède 46. Cependant, on ne peut considérer le phénomène de l'hominisation (transformation profonde postulant de nombreuses modifications tant génétiques que culturelles) comme étant le résultat d'une brusque innovation de structure d'une paire de chromosomes. L'on ne peut assimiler le code génétique à un code linguistique. Rien ne permet de défendre cette thèse, et, si même on l'admet, elle n'expliquerait rien quant à l'hominisation, car s'il en était ainsi, cela ne signifierait non pas que le code génétique contient ou engendre la conscience, mais que le langage est engendré par une sorte de machine neuronique. Nous dirons avec J. Monod qu'il s'agit d'une fausse analogie, car pour les biologistes, la mécanique du code est comparable à une machine à photocopier, et non pas à un langage.[24]

Si les processus biologiques fondamentaux sont similaires, l'homme se distingue remarquablement par sa complexité, par la diversité de ses réalisations. Seul le chimpanzé peut soutenir quelques comparaisons dès que l'on quitte le terrain précis de la biologie.

Quelques rares lignées mutantes durent certainement affronter des conditions écologiques propices à un développement phylogénétique qui stabilisa leur génotype. Quelles furent ces conditions ? L'on ne peut qu'imaginer un scénario. Mais il reste que certaines conditions lorsqu'elles s'appliquent au moment favorable, peuvent avoir des retombées spectaculaires, comme le souligne H. Atlan : « Il est bien connu en technologie des ordinateurs que, si l'on ajoute simplement des éléments qui ne sont pas qualitativement différents de ceux que possédait déjà la machine, à savoir des capacités de mémoire, il arrive un moment où l'on change qualitativement la performance du système tout entier. » [25] Or précisément, ce qui distingue l'homme des grands primates, c'est en quelque sorte l'addition d'un grand nombre de neurones, contingentés par le code génétique et déterminés par la surface relative du cortex frontal en ce qui concerne les capacités de reproductions mentales. Ne s'accorde-t-on pas aujourd'hui pour reconnaître que la supériorité de l'homme vient de ce qu'il est capable de transmettre ses connaissances, donc de conserver en mémoire ses acquis ? Ceci dit, bien que le cerveau et les fonctions cérébrales diffèrent sensiblement, rien n'interdit de raccorder l'homme au même phylum que les anthropoïdes.

 

Nous l'avons dit, de nombreux facteurs interviennent dans l'évolution ; divers seront les modes de formation des espèces. Cependant, lorsqu'il y a mutation, il y a établissement de barrières chromosomiques. Ainsi par exemple, une inversion péricentrique diminue très fortement la fécondité de l'individu devenu hétérozygote. D'où pour fonder une nouvelle lignée homozygote, la présence d'un autre hétérozygote est nécessaire puisqu'ils sont tous deux interstériles avec les autres membres de leur espèce.

Le patrimoine génétique d'un individu lui est transmis pour moitié par chacun de ses parents. Les chromosomes transmis le sont au hasard d'où les possibles ne permettent aucune détermination, mais autorisent une mutation. Si une mutation est un accident rare, elle reste pourtant la seule possibilité d'innovation génétique.

Si l'on considère la loi de HARDY-WEINBERG, la probabilité d'une conservation de la mutation dépend de règles précises :

- la fréquence des homozygotes (aa) est égale au carré de la fréquence du gène a ;

- la fréquence des hétérozygotes (ab) est égale à 2 fois le produit des fréquences du gène a et du gène b.

Il s'ensuit que la transmission d'une mutation ne dépend pas, loin s'en faut, de sa présence dans les génotypes, mais de la probabilité de fonder une lignée homozygote. C'est ce que l'on désigne par "dérive génétique".

« A chaque génération le phénomène se reproduit, sans qu'aucune influence ne fasse revenir la fréquence vers sa valeur initiale ou la fasse tendre vers une valeur limite quelconque ; cette dérive erratique ne peut avoir à la longue que deux aboutissements : ou la fréquence devient nulle, le gène a alors disparu, ou elle atteint 1, tous les autres gènes gouvernant le même fonction ont disparu, la population est devenue homogène. » [26]

Ce type de changement n'est dès lors possible qu'à la condition de s'effectuer rapidement dans un groupe restreint et isolé (conception autre que celle de Darwin qui voyait la formation d'une espèce nouvelle par différentiation de grandes sous-populations). C'est ce que décrit A. Langaney dans Génétique et Origine de l'homme : « On est donc amené, dans le cas des ancêtres de l'homme, à envisager un certain nombre d'espèces successives, nées à partir de petits groupes familiaux d'individus qui, chaque fois, subissent et fixent une mutation chromosomique, s'isolent géographiquement ou écologiquement de la population-mère, et évoluent ensuite très vite du fait de leur faible effectif. »

Cette lente gestation qui couvre toute l'ère tertiaire, conduira du Purgatoris, le plus ancien prosimien connu, jusqu'aux Australopithèques et au Pithécanthrope.

 

 

      Les archanthropiens

 

Les découvertes nombreuses et spectaculaires de ces cinquante dernières années, ont projeté "l'archaïque" dans le présent et en ont fait une dimension intégrante de notre culture. L'obligation dans laquelle nous nous trouvons maintenant de reconnaître ce qui relève de l'archaïque, et partant d'admettre que nos régulations sociales ne sont pas seulement issues d'une société "historique", mais qu'elles se rattachent à des comportements vieux de 2 à 3 millions d'années, complexifiées de lignée en lignée, nous contraint à élaborer une conception de l'homme qui cesse d'occuper le trône royal. Désormais, il ne domine plus une nature de qualité constitutionnellement inférieure à la sienne ; il est considéré comme issu du règne de cette nature dont il dispose, mais sur les lois de laquelle il ne peut agir parce qu'il y est lui-même soumis. Les observations analysées par H. Laborit à propos de stimulations hypothalamiques permettent de conclure à une persistance tout à fait remarquable de caractéristiques préhominiennes qui favorisent la domination par disposition d'agressivité. « Il faut simplement reconnaître en toute humilité que dans nos sociétés dites évoluées, la palme est toujours fournie au cerveau reptilien, surtout s'il se pare d'un cerveau des vieux mammifères, capable de bien mémoriser et de s'enrichir de nombreux automatismes, propriétés favorables à l'entrée dans les grandes écoles. Si le chef-chasseur-agressif se servait de son néo-cortex humain, il abandonnerait le commandement pour se dévouer à la science. »[27]

L'étude des simiens a permis l'élaboration d'une véritable "sociologie" des primates évolués. Les éthologistes ont ainsi constaté que les primates constituent bel et bien des sociétés : ils appliquent la régulation des naissances, connaissent des phénomènes de classes axés sur les clivages mâles-femelles et jeunes-vieux, relient domination hiérarchique et domination territoriale, ont à supporter des tensions qui naissent du contraste entre le noyau conservateur des femelles et des petits et les éléments plus audacieux tels les mâles périphériques. Enfin se dessine aussi la tendance à l'évitement sexuel entre mère et fils, qui illustre une sorte d'universalité de la prohibition de l'inceste. La société humaine s'insère clairement dans le cadre de cet ensemble mis en place bien avant elle.

De ce fait, l'ancien modèle construit sur une opposition entre la nature et la culture devient impraticable, ainsi pense S. Moscovici. Quant à E. Morin, dans Le Paradigme perdu, il tente d'établir un modèle nouveau qui introduit le passé de l'espèce dans l'étude de la complexité sociale. « Radicalement différent de l'ordre mécanique, l'ordre vivant est celui qui renaît sans cesse. En effet le désordre est sans cesse, soit épongé par l'organisation, soit récupéré et métamorphosé en son contraire (hiérarchie), soit vidangé à l'extérieur (déviance) ou maintenu à la périphérie (bandes marginales de jeunes)... une société s'autoproduit sans cesse parce qu'elle s'autodétruit sans cesse. »

 

Il reste impossible de localiser dans le temps le moment précis où le simien devint hominien, où la nature forgea la mémoire. Cette évolution biologique subsista jusqu'à l'apparition de sociétés archaïques au sein desquelles les règles matrimoniales l'interrompirent au profit d'une stabilisation génétique de l'espèce.

Plusieurs théories tentent une explication de l'évolution. La première, polyphylétique, ne suffit plus à rendre compte des découvertes récentes. Il est clair qu'homo erectus, fortement disséminé sur un territoire immense, n'eut que fort peu de brassage génétique et évolua de façon très individualisée. Ceci explique le polymorphisme plus accentué chez erectus que chez sapiens. Cependant l'anatomie comparée estime que l'hominisation ne peut avoir eu lieu qu'en un seul point du rameau des hominidés car une même mutation n'apparaît pas en plusieurs endroits en même temps et de la même manière.

Aujourd'hui, l'anthropologie envisage plutôt un modèle qui, loin de suivre la linéarité du modèle darwinien, présente cependant un point de départ unique. Moins affirmatif que le monophylétisme pour qui l'homme descend en droite ligne des australopithèques gracilis[28], il postule la naissance de nombreuses branches qui meurent sans descendance, après avoir souvent coexisté avec d'autres espèces, elles aussi disparues, pour ne laisser finalement subsister que homo sapiens sapiens, il y a quelque cent mille ans. D'autant plus que les mutations génétiques ne sont pas liées à une nécessité de plus grande dominance sur le biotope ; si le gène mutant se maintient, ce sera autant dû au hasard d'une reproduction qui le perpétue.

 

 

 

      4. Homo sapiens

 

 

Le cerveau humain

 

L'étude de ce domaine précis et d'une importance capitale en paléontologie, se fait selon deux approches devenues aujourd'hui totalement complémentaires. La première étudie les moulages de l'intérieur des crânes et tente de retracer les différentes étapes de l'évolution par comparaisons ; la seconde cherche à déterminer les niveaux d'intelligence atteint par l'étude des produits de l'activité humaine. En effet, si le volume d'un crâne permet de lui attribuer un potentiel proportionnel, il ne préjuge en rien de l'utilisation effective qui en est faite. A ce sujet plusieurs remarques doivent être énoncées :

- la capacité crânienne de l'homme actuel varie d'un individu à l'autre, tous pareillement normaux, de 1100 à 1800 cm3.

- le diphormisme dote la femme d'une capacité volumique inférieure à celle de l'homme sans pour autant que ses performances intellectuelles soient moindres.

- le volume crânien d'un ouistiti est nettement moindre que celui d'une vache et pourtant ses possibilités sont bien supérieures.

 

Les aptitudes d'un individu ne dépendent donc pas du volume, mais de la structure des cellules, de leur finesse, de leurs connexions synaptiques et de l'organisation topographique des différentes parties du cerveau. Dans cette optique, une grande attention est portée sur l'évolution des lobes, notamment frontaux, importante aire d'associations.

Pourtant, il n'a jamais été possible de fixer le seuil de l'hominisation. Dans l'ensemble, la croissance capacitaire des hominidés semble constante. Si le volume crânien fut remarquablement stable chez australopithecus (de 400 à 600 cm3 en moyenne durant 3 M.A.), il grandit sans cesse avec homo habilis pour atteindre 1650 cm3 chez l'homme de Néanderthal, volume supérieur au nôtre qui se situe autour de 1450 cm3.

L'intelligence ne dépend pas uniquement de propriétés structurales ou innées du système nerveux, mais en grande partie des influences extérieures, du réel, de l'éducation, de l'expérience, qui transforment des réflexes, dans un premier temps élémentaires et instinctifs, en réflexes complexes par apprentissage. Ainsi des outils de type semi-instinctifs (pebble culture) se perfectionnent pour devenir des outils fabriqués (acheuléen). L'apprentissage intègre des traces mnésiques à des structures innées, révélées ou différenciées par l'expérience même. L'intelligence naît de l'interaction entre la différenciation des virtualités innées (organisation synaptique dont la variabilité est génétiquement limitée) et l'apport d'information venant du milieu ambiant. Le développement cognitif est donc étroitement fonction de l'utilisation faite de l'information. Car pourquoi un potentiel existant resterait-il sinon improductif ? Seule l'information réfléchie déclenchera la progression. Nous dirons donc qu'il est le résultat de la conjonction à la fois des dispositions innées et d'un processus de maturation des informations reçues et éventuellement sélectionnées. Nous sommes dès lors loin d'un simple modèle d'adaptation de type mécanique et aléatoire, mais proche du travail participatif d'une conscience qui s'assimile l'environnement au lieu de simplement le subir.

Chez homo, l'évolution cesse d'être exclusivement mutationnelle car le déterminisme génétique absolu cesse d'être la seule loi de l'espèce. Ce seront moins de nouvelles modalités sensorielles qui naîtront que de nouvelles connexions qui s'établiront entre les domaines sensoriels déjà existants, donc d'une complexifiation du système nerveux, très probablement par l'utilisation répétée d'une fonction particulière. L'homme dispose en effet d'un capital de possibilités assez énorme. Le cerveau contient ± 1014 synapses, or le code ne présente pas un nombre de protéines informatives aussi élevé. Par conséquent, c'est le temps qui assemble les nouveaux programmes et prolonge le travail du code selon les fonctions demandées, fonctions qui stimulent les neurones leur évitant ainsi de subir les conséquences de l'entropie. Les gènes étant incapables par eux-mêmes d'organiser les connexions nerveuses, ce seront les stimuli environnementaux qui les sélectionneront.

Si les structures cérébrales dépendent en premier lieu de leur utilisation par l'individu, elles offrent cependant un potentiel réel qui précède la demande.

« Il y a passage de l'activité à la "structure" à partir d'une organisation anatomique qui pré-existe intégralement à "l'expérience". Celle-ci sélectionne des combinaisons de connexions qui la précèdent sans que soit requise aucune synthèse "induite" de molécule ou de structure nouvelle. » (...)

« Le même message entrant peut stabiliser des organisations connectionnelles différentes, mais conduire néanmoins à une relation entrée-sortie identique. Cette variabilité de la connectivité rend compte simplement de la variabilité phénotypique notée entre individu isogéniques. Elle rend compte également de la diversification des singularités neuronales au sein d'une même catégorie de neurones, sans faire appel à une quelconque combinatoire génique. » [29]

De là, J.P. Changeux émet l'hypothèse d'une épigenèse des réseaux de neurones par stabilité sélective, laquelle « introduit une diversité nouvelle dans une organisation qui, sans cela, deviendrait redondante. Une ouverture sur le monde extérieur compense le relâchement d'un déterminisme purement interne. L'interaction avec l'environnement contribue désormais au déploiement d'une organisation neuronale toujours plus complexe en dépit d'une mince évolution du patrimoine génétique. Cette structuration sélective de l'encéphale par l'environnement se renouvelle à chaque génération. » [30] L'avantage dont dispose Homo est la plus grande souplesse et la variabilité de son organisation synaptique. Le fonctionnement continu d'un programme par l'espèce, stabilise les connexions établies. D'où l'on peut dire que le système nerveux forme avec l'organisme une unité autopoiétique, non pas produite par l'environnement, mais résultante de l'usage délibéré fait des influences de cet environnement.

Le "bruit", ou perturbations aléatoires, s'organise tout en diminuant les redondances. Cette forme de mise en ordre engendre simultanément une complexification qui peut être vue comme une auto-organisation constructrice. L'on parle de complexification parce que la biologie n'en possède pas les clés de fonctionnement ; par contre en informatique on parlera de complication. « Mais puisque le système continue à exister et à fonctionner, cela veut dire que, pour lui, cette complexité reste fonctionnelle et lui apporte donc un surcroît d'information qu'il utilise éventuellement pour une adaptation à des conditions nouvelles. » [31]

Dans cette évolution, la mémoire joue bien entendu un rôle capital. Le progrès du cerveau n'a pu se faire sans l'extension simultanée des capacités de mémoire. Pour cela, il faut postuler que l'organisme humain est un système auto-organisateur, comme nous le décrit H. Atlan, doté à la fois d'une "conscience -mémoire du passé" et d'un "vouloir inconscient - auto-organisation de l'avenir".

 

 

Ce processus étroitement lié à la conscience est le résultat final du fonctionnement cérébral. Avec lui se construit pour l'individu une histoire, car il permet l'exercice de la mémoire. « La mémoire, c'est du passé reconstruit en fonction du présent. Mais notre conscience du présent dépend étroitement de notre passé ; par conséquent, la conscience est le présent reconstruit en fonction du passé. » [32]

Des représentations mentales sont désormais transmises d'individu à individu, de génération en génération. C'est ce que J.-P. Changeux désigne par empreinte culturelle. « Sans requérir une quelconque mutation génétique, une telle forme de mémoire naît en dehors de l'individu et de son cerveau. Signes et symboles évocateurs d'objets mentaux sont enregistrés dans des substrats sans neurones ni synapses comme la pierre ou le bois, le papier et la bande magnétique. Une tradition culturelle s'installe. » [33] Comme la période de prolifération synaptique dure longtemps après la naissance, cette tradition imprègne le tissu cérébral. Ce processus que l'on peut qualifier d'apprentissage, stabilise certaines combinaisons synaptiques, en élimine d'autres. Dans le même ordre d'idées, la "réalité biologique", c'est-à-dire les informations reçues par le système nerveux et directement liées à l'expérience vécue par l'être vivant est probablement ce qui a joué le rôle de pression sélective dans la mesure même où elle dut orienter son comportement et donc stabiliser certaines fonctions. Avec le temps, cette "réalité biologique" se précise grâce à l'organisation progressive des informations par le cerveau, en d'autres termes par l'élaboration « d'une image toujours plus intégrée et plus cohérente d'un monde spatio-temporel (...) En outre, la permanence des objets dans le temps étant assurée, leur représentation pouvait être mémorisée. »31

 

Par le fait que nous sommes des systèmes auto-organisateurs, nous ne sommes pas prédéterminés mais ouverts au nouveau et à la création ; l'autonomie devient possible ainsi que l'individualité. Cette hypothèse est la seule qui permet la compréhension de la morphogenèse, au sens propre du mot, des espèces.

 

 

L'évolution

 

Si, comme nous l'avons vu, de nombreuses mutations n'entraînent aucun changement notable, d'autres provoquent l'apparition de nouvelles espèces : les mutations hétérozygotes.

A l'origine, souligne J. Ruffié, les groupes anthropomorphes étaient généralement dominés par un seul mâle. S'il mute, il transmet son anomalie hétérozygote avec une fréquence élevée dès la premières génération. Les préhominiens vivant en petits clans familiaux, les croisements entre parents étaient courants. Après quelques générations, les descendants retrouvent l'état homozygote et deviennent les premiers représentants d'un nouveau type biologique.

Lors de ces mutations, le système autopoiétique répond à la demande des besoins ressentis par le "vouloir-inconscient" et prépare l'avenir au cours duquel la praxis engendrera de nouveaux besoins et créera de nouvelles connexions nerveuses qui se stabiliseront au fur et à mesure de l'évolution. Et un jour, le système nerveux prit le relais des mutations biologiques. L'évolution, et de ce fait l'hominisation, est aussi en grande partie le fruit d'une série d'occasions qui déterminèrent des choix de stratégie de comportement. Il est fort probable que les modifications climatiques qui contraignirent Gracilis à s'adapter au milieu nouveau qu'était pour lui la savane, furent une occasion d'évolution par l'incitation à la marche dressée qui conduisit à la bipédie totale chez Erectus. Or les conséquences qui en découlent sont énormes car la main libérée de ses fonctions de soutien et de locomotion put être utilisée à d'autres usages. Cette conversion lui évita la spécialisation et lui permit au contraire de répondre à des activités diverses. Entre autres la main put satisfaire aux besoins de préhension, soulageant le faix des mâchoires. Au fil du temps s'établit une dialectique permanente entre l'organisme, l'activité et le système nerveux. La découverte du feu soulage aussi grandement le travail de l'appareil masticateur qui se modifie petit à petit par le redressement du front et l'appareil du menton.

L'hominidé, repoussé dans la savane, dut résoudre le problème de sa survie. Il organisa son groupe et se dota d'armes de défense et de chasse. L'on constate que les singes (par exemple les babouins) qui vivent dans la savane ont une organisation sociale plus solidaire que celle des espèces arboricoles. Lentement, le "culturel" dépasse le "biologique" sans pour autant bouleverser la structure du système nerveux. En effet, tous les aspects biologiques indiquent une parfaite continuité qui atteste l'unité du phylum. Les animaux ne témoignent-ils pas de capacités cognitives certaines, que ce soit le langage des dauphins ou l'habileté du pinson-grimpeur des Galapagos qui se sert d'une épine pour extraire les vers nichés dans les fentes d'arbres ? Les universaux du comportement des primates ne le confirment-ils pas ?

L'occasion fut plus pressante chez Gracilis qu'auprès des autres et l'évolution procéda chez lui à une cérébralisation marquée qui, par effet rétroactif, permit la "culture". Le stock génétique perdit de son absolue prédominance dans le processus évolutif pour la céder progressivement au phénomène psycho-social naissant. D'individuelle, l'expérience devint collective ; l'effet cumulatif dota chaque génération successive d'un potentiel de plus en plus riche, cause d'une accélération continue de l'histoire. Le souci envahissant de la survie laissa plus de place à la pensée créatrice qui peu à peu, par ses aptitudes plus performantes et ses facilités d'adaptation, détache l'homme de son fond phylogénétique originel vers un biotope qu'il se choisit et dont l'art est le principal témoin.

« Le langage est apparu lorsque l'expression par des gestes complexes (avec les cordes vocales ou avec les mains) est devenue possible, et quand une extension cérébrale (aires de Broca et de Wernicke, ainsi que les régions adjacentes) a permis la catégorisation de cette expression gestuelle. » [34]

Avec lui, l'homme put se dégager de l'immédiat pour formaliser la conscience de son histoire, de la reformuler dans la durée grâce à une mémoire qui peut user de mots, partant d'expressions symboliques et finalement d'advenir conscient à lui-même.

« Et cette capacité, on ne la voit apparaître qu'à un certain niveau de complexité dans l'évolution des primates. Quand elle est combinée avec le pouvoir de former des images de la "réalité", de les recombiner, de se former ainsi par l'imagination une représentation de mondes possibles, la conscience de soi donne à l'être humain le pouvoir de reconnaître l'existence d'un passé, d'un avant sa propre vie. Elle lui permet aussi d'imaginer des lendemains, d'inventer un avenir qui contient sa propre mort et même un après sa mort. Elle lui permet de s'arracher à l'actuel pour créer un possible. » [35]

Il faut néanmoins regarder cette coévolution comme un scénario sans doute probable mais qui reste silencieux à propos de l'émergence proprement dite de "l'esprit" dans la matière. Quoi qu'il en soit, les observations cliniques permettent de considérer que l'esprit, qu'il soit ou non une émanation du système nerveux, lui est directement corrélé. Mystère du même ordre que celui de l'avènement de la vie corrélée à l'organisation moléculaire du vivant.

 

***

 

Rendre sa véritable place à la communication, trop souvent reléguée par l'outil, autorise à envisager l'individu comme capable par l'intermédiaire des symboles, de se considérer lui-même, d'accepter qu'à l'intérieur d'un groupe des normes s'installent qui puissent évoluer.

Si la culture émerge d'un processus naturel, elle intervient désormais elle-même dans le processus naturel. Autrement dit, elle devient observable.

Homo devenu sapiens manifestera sa personnalité d'une manière résolument originale. Le surgissement de l'imaginaire hors du domaine du rêve, la survenue du mythe et de la négation mythologique de la mort, liée à sa très grande complexité, le rend à la fois sapiens-demens (E. Morin) par son aptitude au délire et à la destruction comme au génie et à la création.

Chez l'homme indiscutablement, la violence destructrice n'a plus rien de commun avec les contraintes qu'exercent les animaux pour la défense de leur territoire ou par la prédation.

L'individu se rapproche bien de ce que les thermodynamiciens appellent un système ouvert. « La sélection naturelle est la résultante de deux contraintes imposées à chaque être vivant : 1° l'exigence de reproduction, qui est satisfaite par des mécanismes génétiques mettant en œuvre tout un dispositif de mutations, recombinaisons et sexualité, soigneusement ajusté pour produire des organismes semblables, mais non identiques à leurs parents ; 2° l'exigence d'une interaction permanente avec le milieu, car les êtres vivants constituent ce que les thermodynamiciens appellent des systèmes ouverts : ils ne subsistent que grâce à un flux constant de matière d'énergie et d'information. » [36]

 

 

 

 

 

 

      L'Humain, une entéléchie ?

 

 

 

Cette notion aristotélicienne se formulerait plutôt, de nos jours, sous la question du point de vue "anthropique" sur l'univers. Mais que l'on se place dans le champ scientifique ou philosophique ou théologique, en cette matière tout part de concepts, de postulats ou de récits. Chaque discipline se voit contrainte, par honnêteté intellectuelle, à se confronter avec la démarche scientifique elle-même afin d'interpréter une réalité appréhendée, à défaut d'être déchiffrée dans sa totalité.

L'on peut s'en tenir aux mythes cosmogoniques ou aux récits de la création, mais il faut savoir qu'ils ne peuvent dire un sens qu'à partir de leur expérience ou tout au moins dans un langage recevable à leur époque de rédaction. Si le sens qu'une herméneutique peut y déceler, dépasse par son symbolisme le récit proprement dit, il reste toujours la difficile question de sa réappropriation de nos jours. C'est pourquoi, la tentation pour beaucoup de les recevoir comme récit étiologique reste grand ; ou, au contraire de les rejeter comme dépourvus d'intérêt de par leur "non-coïncidence scientifique".

Comment l'herméneutique peut-elle éviter ces écueils ? Elle peut choisir de faire abstraction des données actuelles de l'astro-physique pour la raison licite que la visée des textes ne concerne aucunement les problèmes de cette discipline. Elle s'adressera alors aux symboles pour y interpréter le "vouloir-dire" spirituel qui s'adresse à l'homme en quête de sens. Le discours valable en soi, s'il tient souvent rigoureusement compte du contexte culturel, donc en un sens historique de l'époque, parle néanmoins "hors du temps" et s'exprime autant à partir d'options théologiques qu'à partir de l'interprétation du texte lui-même. Elle peut choisir de confronter le "vouloir-dire" des textes anciens, non seulement au contexte originaire des rédacteurs, mais aussi à la réalité épistémologique actuelle avant de l'interpréter en cherchant ce qu'ils ont à nous dire dans un contexte différent où il s'agirait d'interpréter les données actuelles à la lumière des interprétations anciennes d'une autre réalité épistémologique. Il n'est donc aucunement question de récupérer les découvertes scientifiques en vue de conforter des formulations mythiques qui recevraient par là une sorte de label scientifique, ni de solliciter arbitrairement les textes anciens pour leur faire dire des vérités scientifiques qui y seraient contenues depuis des siècles.

Jadis, face à une représentation donnée, il a été proposé telle réflexion ; aujourd'hui, face à une situation modifiée, en conformité au dire ancien, que pouvons-nous dire maintenant ? Dans cette opération, l'étude du texte ancien, son "vouloir-dire" figé sur le support, reste inchangé ; sa relecture peut cependant induire de nouvelles notions. S'il cesse de parler « hors du temps », le lecteur y entendra d'autres questions ou de nouvelles manières de les poser.

Dans le domaine qui nous occupe, l'interaction entre l'entropie et l'organisation des systèmes vivants, suscite des questions nouvelles auxquelles nous chercherons des réponses adaptées. Ces formes apparues sont créatrices de sens, et plus particulièrement l'homme, dans un univers soumis à l'entropie et dont la fin est inscrite dans le cosmos, dans un univers qui pris en lui-même n'a pas de sens. Ce paradoxe d'une réalité dénuée de signification mais d'où surgit une polysémie lorsque la complexité crée (du "bien") malgré l'entropie (du "mauvais") n'est pas la moindre question qui en résulte, question qui dépasse une classique opposition manichéenne ou gnostique.

De savoir que l'Univers est advenu avec l'espace et le temps, et qu'il n'est pas éternel, implique de chercher du sens ailleurs que dans la vie matérielle ainsi circonscrite, d'autant qu'en elle, il n'y aurait que de l'aléatoire.

De savoir que l'équation du cosmos est nulle et sans bords, mais que la flèche du temps biologique interdit néanmoins toute réversibilité et implique donc des orientations, que l'aléatoire aboutit à l'émergence d'un esprit en quête de sens, la question du pourquoi s'impose : qui, que, quoi, imprime dès l'origine ce mouvement orienté dans l'organisation des particules.

Que dire des hypertélies dont la seule utilité est d'ordre esthétique ? Que dire des capacités pré-existantes d'un cerveau qui ne s'organise que parce que le système est déjà-là ?

 

Reste la question récursive du grand horloger. Et s'il s'agissait d'un faux problème ? La pensée fut dès l'origine "religieuse", indissociable de la nature humaine. Si la "croyance" a profondément évolué, et même heureusement, quelque fois, désinvestit le monde de l'enchantement du magico-religieux, elle imprime toujours sur la vie la marque de la transcendance qui invite à la recherche du sens par delà les apparences bornées de l'espace-temps. Dès lors contester le droit de poser le chiffre dieu dans l'équation du cosmos serait perpétuer le procès chronique en suspicion de tentative de détournement d'une réalité qui aurait cessé d'appartenir aux dieux.

 

« On sait maintenant que tous les éléments nécessaires à la vie sont fabriqués dans les étoiles et qu'ils le sont par des processus exigeant un ajustement hautement subtil de tous les paramètres en jeu, lesquels ne tolèrent donc pas la moindre modification.(...) La conclusion qui s'en dégage, c'est que l'apparition de la vie repose sur une telle série de "chances" qu'elle apparaît comme l'exception ; même dans un Univers qui serait comme "spécialement conçu" pour l'abriter... » [37]

Un être surgit d'une éternité pour entrer dans une dramatique histoire de liberté où peut s'écrire la trace de "sa" vie dont la vocation profonde est d'entrer en relation avec ce qui donne sens, donc qui lui donne une épaisseur d'existence. Car comme l'écrit H. Laborit : « Si Dieu est l'essence de tout, il n'est pas au niveau le plus élevé, non plus qu'à aucun autre niveau en particulier, mais en fait à tous les niveaux. » [38]

 

 

Et nous conclurons avec S. Hawking.

« L'histoire des sciences tout entière n'est que la compréhension progressive du fait que les événements n'arrivent pas de manière arbitraire mais qu'ils reflètent un certain ordre sous-jacent qui peut ou non avoir été inspiré du divin. » [39]



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[1] G. DURAND, Anthropologie, in Encyclopaedia Universalis, 1968

[2] Id.

[3] François JACOB, Biologie et société, Le Monde du 16.11.79

[4] Ilya PRIGOGINE et Isabelle STENGERS, La Nouvelle Alliance, Gallimard 1979, p.113

[5] Stephen W.. HAWKING, Une brève histoire du temps, Flammarion 1989, p.164

[6] S. HAWKING, id., p.172

[7] S. HAWKING, op. cit., p.178

[8] J.F. ROBREDO, in Ciel et Espace, n° spécial, juin 1991, p.66

[9] I. PRIGOGINE, op. cit., p.142

[10] Id., p.142

[11] Ibid., p.154

[12] I. PRIGOGINE, op. cit., p. 117

[13] Id., p. 191

[14] Ibid., p. 271

[15] Jacques MONOD, Le hasard et la Nécessité, Seuil Points 1973, p. 152

[16] J. Monod, op. cit., p. 106

[17] Id., p. 172

[18] I. PRIGOGINE, op. cit., p. 172

[19] François JACOB, Le jeu des possibles, LdP Biblio Essais 1989, p. 35

[20] F. JACOB, op. cit., p. 44

[21] Henri ATLAN, Entre le cristal et la fumée, Seuil 1979, p. 41

[22] I. PRIGOGINE, op. cit., p. 89

[23] Albert JACQUARD, Eloge de la différence, Seuil Points 1981, p. 58

[24] Jacques MONOD, in Le primate et l'homme, Seuil Points 1978, p. 76

[25] H. ATLAN, in Le primate et l'homme, Seuil Points 1978, p. 77

[26] A.JACQUARD, op. cit., pp ; 38-39

[27] Henri LABORIT, L'Homme et la Ville, Champs Flammarion 1986, p. 72

[28] (tous les types d'homo s'intercalant dans la lignée car l'homme adapté à un biotope précis n'aurait pu souffrir une coexistence avec un autre lui-même trop différent)

[29] Jean-Pierre CHANGEUX, L'Homme neuronal, Pluriel 1984, p. 280

[30] Id., p. 330

[31] H. ATLAN, Entre le cristal et la fumée, Seuil 1979, p. 82

[32] Israël ROSENFIELD, La conscience, Eshel 1990, p. 27

[33] J.-P. CHANGEUX, op. cit., p. 295

[34] I. ROSENFIELD, op. cit. p.85

[35] F. JACOB, op. cit., p. 105

[36] Id., pp. 32-33

[37] Christian MAGNAN, Le Cosmos, in Ciel et Espace, Juin 1991, pp. 90, 92

[38] H. LABORIT, Dieu ne joue pas aux dés, LdP 11/1989, p ; 112

[39] S. HAWKING, op. cit., p. 155